À l'occasion de la sortie française de Clock Striker, nous avons rencontré Issaka Galadima, dessinateur de la série. Entre influences artistiques, collaboration avec Frederick L. Jones et regard sur l'internationalisation du manga, l'auteur mangaka francophone revient sur la genèse d'une œuvre qui a su séduire bien au-delà des frontières, notamment au Japon.
Avant toute chose, est-ce que tu pourrais te présenter à ceux, celles qui découvriront Clock Striker ?
Issaka Galadima : Il s’agit d’une version reboot de celle sortie vers 2012 avec un autre dessinateur. Je suis également ingénieur. Je travaille sur Clock Striker quand je rentre du travail le soir. Je suis épaulé par une équipe de 8 personnes.
C’est incroyable. 8 personnes ?
I. G. : Oui, ils sont un peu éparpillés partout dans le monde : Brésil, Congo, Nouvelle Zélande, États-Unis. C'est grâce à eux également que l’on arrive à atteindre cette qualité. Si j'étais tout seul, ça serait plus compliqué avec le boulot à côté. J'en profite pour les remercier.
Pourrais-tu nous dire quel a été ton premier contact avec la japanimation ? Quel a été le manga coup de cœur qui t’a donné l'envie d’en faire plus tard ton métier ?
I. G. : J’ai grandi au Niger. Je suis arrivé en France à 18 ans pour les études. C’est grâce au Club Dorothée et surtout la chaîne Mangas que j’ai eu mes premiers contacts avec la japanimation. Notamment avec Nicky Larson (City Hunter), Captain Tsubasa, Dragon Ball, Dragon Ball Z. Je pense que c’est aussi le cas pour beaucoup de mangakas francophones de ma génération.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Je m’amusais à dessiner et raconter la suite des épisodes de Captain Tsubasa. Ça a commencé par des petits gribouillis, des bonhommes de bâton avec des petites bulles. C’était très marrant. J’ai découvert après que ces animés étaient tirés de mangas. D’ailleurs, Dragon Ball était le seul manga disponible au Niger. C’étaient des petits formats allant jusqu’à 120 pages, il me semble.
Peut-on dire que tu as développé très tôt cette volonté de faire de la fanfiction à travers des personnages qui te transmettaient des émotions ?
I. G. : Oui et bien plus. Je voulais aussi mettre en scène des personnages originaux, raconter des histoires. C’est ce que je faisais après mes devoirs après être rentré de l’école. Ça a commencé en CM2 et je n’ai pas cessé depuis.
On va désormais s’intéresser à ta méthode de travail dans le développement de ton style graphique. Combien de temps par jour consacrais-tu au dessin ? As-tu été influencé par le trait d’Akira Toriyama dans ton apprentissage ? Voir même d’autres styles graphiques comme le comics américain, la BD franco-belge ?
I. G. : Je dessinais minimum une heure par jour. C’est toujours le cas aujourd’hui. Étrangement, je n’ai pas été autant influencé que ça par Akira Toriyama même si Dragon Ball est le premier manga que j’ai lu. J’ai surtout appris l’anatomie lorsque le style de Toriyama a mûri pour ce qui donnera la seconde partie de son œuvre et l’animé Dragon Ball Z.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Quand je suis arrivé en France, j’ai essayé d’en savoir plus en termes de bandes dessinées. Et c’est là que j’ai découvert Naruto de Masashi Kishimoto et One Piece de Eiichiro Oda. J’ai réalisé que les animés étaient des adaptations de mangas originaux aux styles graphiques divers et variés.
Est-il exact de dire que ce fut le déclic graphique pour toi ?
I. G. : Tout à fait. Je me suis dit que ça pourrait être intéressant d’avoir mon propre style graphique. Cela a été un mélange de plein de choses : Full Metal Alchemist de Hiromu Arakawa, Fairy Tail de Hiro Mashima, les histoires de furyo que j’aimais beaucoup au lycée. Sans oublier Bleach de Tite Kubo. Ça continue à évoluer car je m’inspire de tout ce que je vois.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Nous allons aborder sans plus attendre le manga Clock Striker qui arrive enfin en France après une longue attente. Comment s'est produite cette rencontre entre ton scénariste Frederic L. Jones, également créateur de l’œuvre ?
I. G. : Cette opportunité a eu lieu grâce à Odunze Oguguo alias Whytmanga, auteur du manga Apple Black. Il est également publié chez Saturday AM et il est présent sur YouTube, où il a une très grosse communauté. Il m’a contacté via les réseaux sociaux alors que Frederic cherchait un nouveau dessinateur.
Saturday AM. est une maison d’édition mettant en avant la diversité ethnique dans les mangas. En tant que fondateur de la maison d’édition, Frederic souhaitait mettre en lumière de nouvelles cultures et de nouvelles visions du monde à travers les œuvres publiées par Saturday AM.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Serais-tu capable de nous présenter Clock Striker en cinq mots ? Et ensuite nous en dire plus sur l’héroïne principale Cast ?
I. G. : En cinq mots…. Ce serait western, ingénieur, action, Shōnen, Steam punk.
Cast est une jeune fille adorant bricoler et inventer des machines. Malgré son handicap à la main gauche, elle ne se décourage pas car elle aime aider les gens par-dessus tout. Elle a un rêve : devenir une Smith. Elle rencontrera Philomena Clock, une Smith légendaire, qui sera impressionnée par son talent et sa vision naïve du monde. Philomena Clock prendra alors Cast comme apprentie à savoir une Striker. D’où le titre du manga « Clock Striker ».

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Comment procédez-vous Frederic et toi pour la conception d'un chapitre du manga ?
I. G. : Frederic va m'envoyer un paragraphe, ou juste 3 ou 4 phrases qui vont résumer le chapitre. Il rajoute de temps en temps des éléments qui lui semblent importants. Sur le reste, il me laisse assez de liberté. Par la suite, je vais écrire une première version plus détaillée où je vais proposer une mise en scène du chapitre que je lui envoie. On en discute ensemble.
On fait les changements si nécessaires notamment pour les dialogues. On passe ensuite au storyboard. Une fois qu’il est validé, c’est l’étape remplissage, texte, effets spéciaux. En général, j’arrive bien à saisir son idée de base et c’est agréable de bosser avec lui. On se comprend bien.
Est-ce que le manga te permet d’une certaine manière d’aborder ton autre métier ? T’attendais-tu à ce que Clock Striker rencontre autant de succès et remporte autant de prix littéraires ?
I. G. : Absolument. C’est ce qui m’a plu dans le projet car je suis ingénieur et donc directement la cible. Je ne m’attendais pas du tout à autant de succès. J’aime beaucoup l’univers de Clock Striker, c’est un manga d'action-aventure sympa. Ça a attiré beaucoup de monde. Je tiens à remercier le public pour le soutien. C’est grâce à cela que la série arrive en France.
Comment as-tu vécu le fait que le manga ait été exposé au Musée de Kyoto au Japon ?
I. G. : J’ai toujours autant de mal à réaliser. C’est tellement incroyable comme consécration. Le Musée de Kyoto est le plus grand musée de mangas du monde. Avoir son œuvre exposée là-bas est quelque chose de phénoménal.
Sans oublier que les tomes de Clock Striker se vendaient bien en anglais sur la partie japonaise d’Amazon. Cela devait être une sacrée surprise.
I. G. : Je me réveille un matin et on me dit que les tomes de Clock Striker sont numéro 1 et numéro 2 des ventes d'Amazon Japon. J’avais vraiment du mal à y croire. On m'a envoyé les liens et j’ai pu voir les vidéos YouTube japonaises à ce sujet. J’ai pu comprendre grâce aux sous-titres. Je ne m’y attendais vraiment pas.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Quel est ton regard sur la création manga francophone où l’on voit de plus en plus d’œuvres éditées et en auto-édition ?
I. G. : Ça me fait sincèrement plaisir. Nous ne sommes plus dans cette période du début des années 2000 où c’était limite un crime de lèse-majesté de faire du manga. Sans oublier les commentaires réguliers disant « Vous n’êtes pas japonais. Vous n’avez pas le droit de faire du manga ! » « Vous êtes français alors pourquoi cherchez-vous à copier les japonais ? » « Ce n’est même pas du manga ce que vous faites ! »
On a dépassé tout ça. Il existe encore quelques voix discordantes mais les gens ne sont plus aussi virulents qu’auparavant. Ils ne se posent plus ces questions sur la légitimité du manga francophone. Que ce soit au niveau du format, si c’est en noir et blanc, le style graphique, la narration. On le doit à tous ces nouveaux et talentueux auteurs mangakas francophones qui continuent d'arriver sur le marché. Le public les a acceptés.
Il y’a de plus en plus d’auteurs mangakas francophones reconnus au Japon. Tony Valente (Radiant), Shonen (Outlaw Players, Dark Souls Redemption), Reno Lemaire (Dreamland), Elsa Brants (Par le Pouvoir des Dessins animés) pour ne citer qu’eux. Dernièrement, il y a eu la collaboration européenne entre Guillaume Dorison alias Izu et Hagane (Kraken Mare).
Quel est le Saint Graal à atteindre pour toi en tant qu’auteur ?
I. G. : Continuer à suivre les aventures de Cast car je me considère son fan numéro 1. Je suis aussi le premier à découvrir son histoire. Une adaptation en animé serait géniale également. Frederic en rêve. Des studios d’animations nippons ont foi en Clock Striker depuis le premier jour. Je ne peux pas dévoiler leurs noms. En tout cas, un animé serait une vraie consécration.
Depuis l’annonce de la sortie française de Clock Striker, nous avons constaté un engouement sur les réseaux sociaux. As-tu eu l’occasion de rencontrer et échanger avec des auteurs/autrices mangakas francophones ?
I. G. : J’en ai rencontré pas mal. Je m’intéresse à la publication française en général. Les rencontres se font souvent en conventions comme la Japan Expo. Le tout premier que j’avais rencontré fut Renaud Lemaire quand j’avais 20 ans. J’ai eu l’occasion de rencontrer Mathieu Reynès également lors de la sortie de son manga La Théorie du K.O.
Plus récemment, j’ai rencontré Tpiu (Les Héritiers d’Agïone) à l’occasion d’un salon en Grèce. C’était une superbe rencontre d'ailleurs, nous sommes devenus très potes. La plupart des auteurs/autrices se connaissent. Même si je ne les ai pas tous rencontrés, je pense avoir discuté au moins une fois avec eux sur Instagram.
Couverture de Clock Striker par Frederic L. Jones et Issaka Galadima aux éditions Nobi Nobi !
Revenons sur les personnages de Clock Striker. Ils sont intéressants, aussi bien niveau design que personnalités. Hormis Cast et Philomena Clock, quels sont ceux que tu apprécies ?
I. G. : J’apprécie les antagonistes. Notamment « Black Hat » Malakai et Loki. Ces deux-là ont vraiment pris du galon. Le tome 3 en dévoile davantage sur l’enfance de Loki, sa rencontre avec Malakai et ce qu’ils ont vécu ensemble. Frederic a réussi à rendre tout cela touchant.
Dernièrement, on a eu droit à une belle surprise : le trailer du jeu vidéo de combat Saturday AM Battle Manga, mettant en avant des personnages de mangas publiés par l’éditeur éponyme. Outre Sano d’Apple Black , Stud d’Hammer, Dante de Soul Beat, on a vu également Cast en action. Quelle a été ta réaction en la voyant ?
I. G. : C’est le genre de news auquel on ne s’attend pas du tout. Tout comme pour la reconnaissance au Japon, j’ai eu du mal à y croire. En général, je joue aux jeux de combat, notamment ceux de la franchise Dragon Ball. On est clairement dans la lignée de Dragon Ball Fighter Z là et ça fait vraiment plaisir.
Surtout que c’est Anairis Quiñones qui interprète Cast en plus. Elle est également la voix de Kimberly dans Street Fighter 6, Mirko dans My Hero Academia, Yelena dans l’Attaque des Titans, Hinatsuru dans Demon Slayer, Rika Orimoto dans Jujutsu Kaisen. Son Studio a bien avancé sur le jeu. Ils font du très bon boulot.
Peux-tu nous en dire plus sur ta rencontre avec l’éditeur français Nobi Nobi ? Est-ce que d’autres éditeurs étaient intéressés par Clock Striker ?
I. G. : Il y’avait effectivement d’autres éditeurs intéressés par le manga. La rencontre avec Nobi Nobi était géniale. Le courant est très bien passé entre nous dès les premières minutes. C’est un plaisir de travailler avec eux sur ce projet.

Extrait de Clock Striker © 2023 Frederick L. Jones / Rockport Publishers, Quarto Publishing Group USA Inc.
Des conseils à prodiguer pour ceux, celles souhaitant se lancer dans l’aventure de la création d’une bande dessinée que ce soit au format manga, comics, BD Franco-belge ?
I. G. : Alors, je suis quelqu'un qui ne parle pas beaucoup en général. Je résumerai en deux mots : constance et fun. Le plus important est de travailler tous les jours et surtout de vous amuser quand vous le faites.
Seras-tu présent à la Japan Expo étant donné que Clock Striker sort le mois prochain ? Où peut-on suivre ton actualité ?
I. G. : J’y serai. N’hésitez pas à venir. Ce sera un plaisir de discuter de Clock Striker, de vos projets et de répondre à vos questions. Je suis également présent sur Instagram. Le nom du compte est @gladiskstudio.
Merci encore pour ta disponibilité, Issaka, et que de bonnes choses pour la sortie française de Clock Striker.
I. G. : Un gros merci à toi ainsi qu’à Parlons Mangas Français et Zoo Le Mag. A bientôt !
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