Une des valeurs du Cabaret Vert est bien sûr la musique ! Cette année encore, la BD offre beaucoup en la matière, avec l’expo Rock Icons by Reinhard Kleist et l’expo sur Baru et son Rock'n'roll. Ces deux auteurs seront présents au festival. D’autres seront là également pour dédicacer des albums consacrés à la musique : Woodstock par Munuera pour et les débuts d’Ice-T dans Radio Club dessiné par Ké Clero. Voici en prime une interview passionnante de ce dernier.
Petit récapitulatif, d’abord :
L’exposition Rock Icons by Reinhard Kleist à la Médiathèque Voyelles de Charleville-Mézières jusqu’au 29 août 2026 est consacrée à Johnny Cash, David Bowie et Nick Cave (qui est aussi en concert au Cabaret Vert le 21 août). Le point commun entre ces trois figures du rock est qu’ils ont été l’objet d’albums de BD par un dessinateur au style nerveux, voire écorché : Reinhard Kleist. Ces albums se nomment Nick Cave : Mercy on me, Johnny Cash et Starman, Les Années Ziggy. Si vous allez au Cabaret Vert, ne manquez pas d’aller admirer les planches originales de cet auteur rare en France.

Couverture de Radio Club, par Ké Clero, chez Glénat
Baru parle du rock de sa jeunesse dans Rock’n’roll. Le Cabaret Vert lui consacre une exposition dans l’espace BD du festival (square Bayard). ZOO le Mag a eu le plaisir de publier il y a quelques mois une interview de l’artiste à l’occasion de la sortie du tome 1 : Salauds de baby-boomers qu’il dédicacera à quelques mètres de l’expo qui lui est consacrée.
Munuera sera présent au festival pour dédicacer un album qui traite d’un autre festival célébrissime, même s’il ne compta qu’une édition : Woodstock dans Le concert du siècle : Woodstock 69.
Enfin, et c’est le cœur de cet article, Ké Clero a dessiné dans Radio Club les débuts du hip-hop californien au travers des souvenirs de jeunesse d’Alex Jordanov (devenu par la suite un journaliste avec une belle carrière) dans le Los Angeles des années 80. Jordanov, même s’il n’est pas musicien, est un acteur clé de la scène d’alors, alors qu’il était au départ un simple étudiant en mathématiques. Il était (et est toujours) très proche du rappeur Ice-T et de nombreuses stars en devenir. Ice-T est sans doute le personnage le plus marquant de l’album. Et il vient faire un concert au Cabaret Vert le 20 août avec son groupe Body Count !
Ké, qu'est-ce qui t'a le plus plu quand on t'a proposé ce projet de dessiner Radio Club ?
Ké Clero : Déjà, la présence d’Ice-T, parce qu'il y a plein de stars réelles qui apparaissent dans l'album. Et il fait partie des musiciens que j'écoute beaucoup avec son groupe Body Count. Donc forcément, ça m'a interpellé. Et très rapidement, j’ai eu une visio avec Alex, le scénariste. Toutes les anecdotes étaient assez folles, souvent très marrantes, parfois très sombres aussi ! Mais surtout, c’était vraiment intéressant. Il y avait plein de choses que j'avais très envie de mettre en scène.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Ce qui frappe à la lecture, c'est la facilité avec laquelle Alex Jordanov, Ice-T ou les autres passaient du côté obscur de la Force. Ils avaient des projets créatifs, positifs, mais en même temps, ils allaient attaquer une banque ou voler du matériel. Et ils passaient de l'un à l'autre comme si c'était un tout.
K. C. : Oui, complètement. C'était leur vie sur le moment, des gamins qui n'ont pas d'argent, qui se débrouillent pour s'en sortir ! En faisant des choses très mauvaises, aussi ! D'un coup, ils ont beaucoup d'argent et ils font tout autant n'importe quoi. On ne s'en rend pas bien compte dans l'album, mais il y a eu beaucoup d'argent, notamment avec la drogue, et des excès dans tous les sens ! Avec des gamins...
Ton dessin, que tu qualifies de « déstructuré » dans une petite interview à la fin de l'album, est surtout nerveux à souhait. Est-ce un style nécessaire pour décrire un tel univers ? As-tu trouvé tout de suite ta manière de dessiner cette histoire ?
K. C. : Je l'ai décrit comme « déstructuré », mais j'aurais pu donner un autre mot. Je ne savais pas trop comment le décrire. C'est mon dessin naturel. Mon dessin est même naturellement plus nerveux. Je l'ai un peu assagi pour le rendre plus réaliste. Je ne sais pas si c'est une bonne chose ou non, mais ce n'était pas désagréable à faire !

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Ce style nous immerge comme dans un reportage, on sent que c'est réel.
K. C. : Oui, c'est exactement ça. Le réalisme est aussi venu du fait de vouloir coller au visage des personnes, de capter les ressemblances avec des personnages réels.
Certaines personnalités de la musique n’apparaissent que le temps d’une case, notamment pendant la première soirée du Radio Club. On ne les voit qu'une fois, mais tu as dû les travailler tout autant pour arriver à les représenter ?
K. C. : En fait, c'était presque plus simple de dessiner ceux qu’on ne voit qu’une case parce qu’en général, je pouvais choper une référence qui m'allait, surtout qu'il y avait pas mal de gens qui étaient déjà connus à l'époque. Donc, je pouvais trouver facilement des photos d'eux à cet âge-là ou seulement quelques années plus tard. J'arrivais à trouver à peu près l'angle qu'il me fallait et ce n’était finalement pas compliqué. Alors que pour les personnes que j'ai dû faire apparaître plusieurs fois, il fallait que j'arrive à comprendre leur visage dans l'espace, en 3D, comment ils souriaient, comment ils étaient en colère, etc. Pour Ice-T, c'était assez simple parce qu'il est acteur donc on peut le trouver dans plein de clips et de films ; mais il y en a d'autres pour lesquels c'était plus compliqué.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Ice-T joue un rôle de flic dans la série New York Unité spéciale. Quand on voit son passé, c'est assez rigolo.
K. C. : Oui, c'est clair !
Tu as aussi dessiné caméra sur épaule, pour avoir un côté un peu reportage, immersion ?
K. C. : Oui, c'est ça, pour être immersif, exactement, qu'on vive la scène, qu'on soit propulsé dans la période.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Pour te documenter, tu as utilisé Google Street View et vu des films des années 80. Mais Alex Jordanov t’avait-il aussi donné des documents, des photos du Radio Club, voire de chez lui, t’avait-il fait des descriptions précises des lieux, par exemple ?
K. C. : Il y avait pas mal de doc, que je n'ai hélas pas eu dès le début du projet, mais au fur et à mesure. Parfois, j'avais même envie de modifier certains détails, mais il fallait avancer ! Donc, j'ai essayé de ne pas trop revenir en arrière.
Je lui ai demandé pas mal de références de gens qui n'étaient pas connus, ses amis. Et je lui ai demandé des plans du Radio Club : il apparaît dans le film Breakin’ mais il y a peu d'images. Aussi, Alex m'a dessiné des plans, à ma demande.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Alex Jordanov dit dans son interview en fin d'album que le regard d'une autre génération sur cette époque était mieux pour la restituer. Qu'as-tu essayé d'apporter, en ne l'ayant pas vécue, qui puisse être mieux que ce qu’un vieux briscard aurait fait ?
K. C. : J'ai essayé de me plonger vraiment dans la période et de ne pas avoir une vision fantasmée des années 80. Je ne sais pas si une personne qui a vécu cette période-là aurait travesti ses souvenirs, si elle aurait fait les mêmes recherches que moi. Je ne sais pas quel aurait été l’impact.
On dit souvent que « c'était mieux avant ». Donc, je crois que l'image aurait été plus fantasmée par quelqu'un qui l'a vécu que par quelqu'un qui, finalement, a un souci de réalisme.
K. C. : Oui, c'est possible.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Cet album n’est pas destiné spécifiquement aux amateurs de hip-hop. J’avoue que je n'écoute pas de rap, mais j'ai adoré.
K.C. : J’ai eu plusieurs retours de gens comme toi qui ont aimé alors qu'ils ne connaissaient pas spécialement l'univers.
Il y a un côté name-dropping que j'ai voulu assumer : c'est aussi pour montrer qui gravitait autour du lieu. C'est intéressant de voir que tous ces gens venaient du même endroit et ont explosé quelque temps après. Et c’est intéressant de voir leurs relations : à un moment, il y a un réalisateur noir américain que j'ai cité en tout petit, John Singleton : il y a plein d’acteurs qu’il croise au Radio Club qui deviendront plus tard ses acteurs. Il y a également Ice Cube qui jouera pour lui. C'est très marrant.
Mais c'est vrai que l’album a plu à des gens qui n'écoutaient pas de rap. L'histoire se suffit à elle-même.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Oui, exactement. C'est assez incroyable. C'est entre la comédie et le film noir, je dirais, parfois. C'est un peu une histoire de gangsta, mais qui finit bien.
K. C. : Plus ou moins !
Mais quand même, cela n’aboutit pas sur le néant !
K. C. : Oui, c'est clair. Il y a beaucoup de réussites personnelles en tout cas, chacun séparément.
Pour en revenir au fait que l’histoire n’est pas focalisée uniquement sur des rappeurs : par exemple, Nina Hagen vient au Radio Club. On ne la catalogue pas dans ce genre de musique, mais on comprend que les musiciens, quel que soit leur propre style, s'intéressent aux nouveaux sons. Et là, c'était quelque chose de nouveau.
K. C. : Oui, complètement. C'était une des choses qu'on voulait montrer. C'est d'ailleurs dans le fait qu'il y ait beaucoup de name dropping, de personnes d'horizons totalement différents. Je pense que c'est propre à l'époque. Je ne sais pas si aujourd'hui, il y a autant de passerelles qu'il y en avait à l'époque.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Ecoutais-tu du rap californien avant de faire cette BD ? Et pendant sa réalisation ?
K. C. : Oui, j'écoutais pas mal de rap, mais pas spécialement californien. Beaucoup plus du rap de l'époque de la côte Est, du rap new-yorkais. J'en ai écouté pendant la création de l'album. J’ai aussi fait des découvertes : Je connaissais les Red Hot Chili Peppers (qui apparaissent dans Radio Club), mais ça ne m'intéressait pas trop. Et j'ai découvert leurs premiers albums qui sont excellents : ils sont plus punks, j'aime beaucoup ! Je les ai découverts à ce moment-là. Et j’ai écouté Body count, le groupe d’Ice-T, énormément.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Tu étais quand même le client idéal pour dessiner cet album !
K. C. : Oui, ça me parlait bien. Je n'ai pas plongé dans un univers qui ne m'intéressait pas !
Que tu fasses le crayonné ou l'encrage, est-ce que tu écoutes toujours la musique ou est-ce que ce sont différents types de musique selon les étapes du process de création de l'album ?
K. C. : Je ne travaille jamais dans le silence, donc j'écoute toujours de la musique sur les phases de storyboard et de crayonné. Par contre, pour tout ce qui est couleur et encrage, ça dépend de ce que j'encre, mais je vais écouter pas mal de True Crimes ou de Faites entrer l'accusé, etc. Des podcasts. Mais si j'ai vraiment besoin de mon cerveau à 100%, je mets de la musique.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Tu bosses en tradi ?
K. C. : Tout le dessin est fait en traditionnel : avec un petit crayon rouge et de l'encre. Ensuite, toute la couleur est faite en numérique.
Avec ton travail sur le dessin et les couleurs, on retrouve l’ambiance du Los Angeles de l’époque, que l’on voyait aussi dans les Starsky et Hutch de la fin des années 70 : une ville pas très clean, écrasée sous le soleil, avec des grosses bagnoles… j'ai retrouvé ces émotions-là en lisant l'album.
K. C. : Cela me fait plaisir parce que c'est ce que j'ai essayé de retranscrire. Donc ça me plaît bien !

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
Quel est ton dernier concert ?
K. C. : J'ai été au Hellfest et je vais au No Logo Festival ce week-end. Donc je fais pas mal de concerts, effectivement. Ce que j'ai vu en dernier, ce sont des copains qui jouaient sur Nantes.
Quel effet cela te fait de venir au Cabaret Vert, en plus l'année où il y a Ice-T en concert ?
K. C. : Je n’y suis jamais venu et j'ai très hâte, parce que tout ce que j'en ai vu a l'air absolument génial ! La programmation du jeudi me plaît énormément en plus. J'adore Deftones. C'est un des groupes que j'ai le plus écouté pendant la création de l'album, avec Body Count. Turnstile, aussi.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
L’engagement du Cabaret Vert, notamment dans l’environnement, te parle ?
K. C. : Oui, c'est clairement un truc en plus, ça joue énormément. Je disais que j'ai été au Hellfest. C'est une des très nombreuses choses qui me gênent au Hellfest, par exemple. Et dans plein d'autres festivals... L'écologie me tient beaucoup à cœur. Les gens se réveillent d'autant plus, en ce moment. Donc c'est très cool qu'un festival appuie sur ce sujet.

Extrait de Radio Club, par Ké Clero © Glénat, 2026
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