Le Cabaret Vert n’est pas un festival comme les autres, pas seulement parce qu’il allie musique et bande dessinée. Il organise également trois Prix BD. Zoom sur la Jeunesse, en allant à la rencontre de Pauline Berdal, dessinatrice d’Etincelle, album sélectionné pour le prix BD Cabaret Vert Jeunesse.
Le prix BD Cabaret Vert Jeunesse récompense un album jeunesse, comme son nom l’indique. Il est décerné par plus de 1900 élèves de classes ardennaises du CM1 à la 5e participant au projet. Les trois albums sélectionnés cette année sont Anta par Anaele Hermans, Nour Diop et Gaspard Talmasse (éditions Delcourt), Golem Nanny par Zimra (Drakoo) et Etincelle par Maxe L’Hermenier et Pauline Berdal (Jungle). Rencontre avec cette dernière.
Pauline, Etincelle commence par une longue séquence muette d’incendie dans la forêt, semant la panique parmi les animaux. Prend-on plaisir à dessiner un incendie parce que c’est graphique, même si c'est terrible ?
Pauline Berdal : Je trouve cette question hyper intéressante.
Déjà, à dessiner, cela n'a pas été simple : cette séquence a été refaite, la première version ne me plaisait pas du tout et ce n’était pas évident de trouver comment rendre les flammes ainsi que le côté dangereux et urgent de la situation. Je ne dirais pas que c'est un plaisir à dessiner. Par contre, c'est un vrai challenge. Le plaisir vient du résultat et d'avoir, j'espère, réussi à faire ressortir les sentiments que je voulais transmettre.
En tout cas, avec les grands incendies de cet été, le propos est plus que jamais d’actualité !
P. B. : Effectivement, ces sentiments sont malheureusement d'actualité... A l'époque où j'avais imaginé cet incendie, c'était à la suite des incendies en Australie, en 2020 si je ne dis pas de bêtise. J'avais trouvé ça épouvantable. Et le fait est qu'on parle d'hectares de forêts ravagées, mais en omettant les milliers d'animaux qui vivaient dans ces forêts et dont la vie a été bouleversée à jamais, pour les plus chanceux...

Le feu menace la forêt dans Etincelle © Pauline Berdal et Maxe L'Hermenier (Jungle)
De le vivre maintenant en France, c'est un véritable crève-cœur. On invente des histoires pour transmettre un message, en utilisant la fiction. J'aurais tellement préféré que mon histoire, que cet incendie, ne restent justement qu'une fiction...
Des couleurs lumineuses sont omniprésentes dans l’album (et c'est beau). Quelle est leur importance, pour vous ? Quel sens leur donnez-vous ?
P. B. : Pour les couleurs, si je vous dis « couleur de la forêt », on est tenté de dire « vert ». Mais si on regarde de plus près, la forêt change et se pare de mille couleurs différentes tout au long de l'année. Je voulais montrer par la couleur (parfois fantaisiste) cette vie. Grise et triste quand elle meurt, sombre et inquiétante dans les sous-bois où la lumière est plus rare, multicolore dans les moments de joie, quand les fleurs sortent de leur sommeil, ou que l'automne brunit les feuilles. La nature est toujours plus complexe, et la réduire à une couleur serait passer à côté de tout ce qui la rend merveilleuse !
Au-delà de la couleur, je voulais cette nature vivante, foisonnante et indomptable, d'où le fait qu'elle ait du mal à rester contenue dans des cases !

Les couleurs de la forêt dans Etincelle © Pauline Berdal et Maxe L'Hermenier (Jungle)
Comment travaillez-vous ? Tout en numérique ?
P. B. : Oui, quasiment toutes les planches finales sont réalisées en numérique. Mais une grosse partie des recherches sont réalisées avec du papier et un crayon. Et comme j'avais parfois un peu marre d'être vissée devant mon écran (et parce que ça s'y prêtait particulièrement bien), il y a quatre pages dont les décors ont été réalisés à l'aquarelle.
Les personnages ne sont pas forcément bien intentionnés, au départ : le voleur, le roi des écureuils… Puis ils deviennent positifs. Vous croyez à la rédemption, au fait que les gens peuvent changer ? Ou c’est surtout parce que l’album s’adresse à de jeunes enfants ?
P. B. : Ce n’est pas parce que l'on s'adresse à un jeune public que je simplifie les propos. Au contraire ! La nuance est importante. Pour ma part, la rédemption, ce n'est pas un méchant qui devient gentil. Je pense que rien n'est tout noir ou tout blanc. Si Zeggura semble méchant (j'insiste sur le « semble » car en vérité il ne l'a jamais été au départ), il ne l'est pas par plaisir, il l'est car son histoire l’a poussé à être comme ça. Le fait de devoir apprendre tôt à ne compter que sur lui-même lui a appris à être débrouillard, parfois voleur et sournois. Le fait de se retrouver face à des personnes qui lui montrent un autre chemin, la possibilité pour lui d'apprendre à compter aussi sur les autres, le font évoluer. Il n'est pas méchant, aucun des personnages ne l'est vraiment. On ne fait pas de mal pour le plaisir. La rédemption c'est peut-être ça, au fond : simplement le fait d'apprendre et d'évoluer.

Les personnages évoluent, même ceux qui pourraient être considérés comme mauvais, dans Etincelle © Pauline Berdal et Maxe L'Hermenier (Jungle)
Quel effet cela fait, d’être sélectionnée pour le prix BD Cabaret Vert Jeunesse ?
P. B. : Être sélectionnée par le Cabaret Vert est un énorme plaisir ! Le fait qu'il soit axé sur l'écologie et qu'il nomine Étincelle me permet de me dire que le message que l'on veut transmettre dans cette BD est le bon. Ça encourage vraiment à continuer dans cette voie ! Et le fait de savoir que plus de 1000 élèves participent au prix est un honneur. C'est notre cœur de cible. Ça a tellement de sens que ce soit à eux de voter !
Comment cela se passe, quand vous rencontrez de jeunes lectrices et lecteurs ?
P. B. : Je dirais que ça se passe bien. C'est toujours un peu stressant. J'ai l'habitude d'être dans l'ombre, au calme chez moi. Me retrouver devant une classe est toujours intimidant. Mais une fois lancée, ça glisse tout seul et c'est toujours un plaisir de rencontrer les lecteurs et de connaître leur avis sur notre travail.
Ce que j'aime dire c'est : quand on est enfermée pendant des mois chez soi sur une BD, à avoir des retours sur ce qu’il faut améliorer, ce qui ne marche pas toujours, etc. : notre jauge d'estime baisse petit à petit. Quand on va en festival, quand on rencontre les lecteurs, cette barre remonte instantanément et nous permet de rentrer chez nous avec la jauge au max et l'envie de recommencer et de continuer !

Dans Etincelle, les héros s'évadent, les lecteurs aussi ! © Pauline Berdal et Maxe L'Hermenier (Jungle)
Travaillez-vous en musique ? Qu’écoutez-vous ?
P. B. : J'écoute rarement de la musique. En vrai, je suis parfois tellement « focus » que même s'il y a de la musique en fond, je ne l’entends plus. Mais quand ça m'arrive, j'aime écouter les musiques de films d'animation. Parfois les sentiments qu'elles donnent me permettent de les utiliser pour améliorer ce que je cherche à rendre par le dessin. Ce n’est pas facile à expliquer !
Mais c’est très clair. Quelles influences graphiques revendiquez-vous ?
P. B. : Pour les influences graphiques que je revendique : la NATURE. Dès que je peux, je pars en forêt. Je voyage dans l'objectif d'en prendre plein les yeux avec des paysages naturels somptueux comme en Irlande ; j'observe les plantes, les fleurs, etc.
Sinon, sur le projet Étincelle (car mes références changent souvent en fonction du projet), je dirais : le dessin animé des années 80 Heidi. Il y a aussi un jeu de société qui s'appelle Roots (il est génial, ce jeu, avec des illustrations incroyables, mais personne ne veut y jouer avec moi car trop compliqué !). Et pour l'incendie, ainsi que le moment où il retourne sur les lieux brûlés : Bambi.
Je suis pas mal inspirée par le cinéma d'animation en général, ce qui explique peut-être pourquoi souvent on trouve que mon travail fait très "dessin animé".

Extrait d'une belle séquence muette illustrée par Pauline Berdal dans Etincelle © Pauline Berdal et Maxe L'Hermenier (Jungle)
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