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Entretien avec Laurent Astier : "Je veux raconter la grande Histoire à travers des destins humains"

Laurent Astier insuffle un nouvel élan à La Venin. Délaissant la quête de vengeance qui animait Emily, il signe un récit ambitieux, où aventure, intrigues politiques et Histoire se conjuguent avec efficacité.

Après cinq tomes de La Venin, vous revenez avec The Venom Show. Pourquoi avoir prolongé cet univers ?

Laurent Astier : Au départ, La Venin était vraiment pensée comme une histoire complète. Il y avait une héroïne, Emily, une vengeance et cinq personnes à retrouver. Quand cette histoire s’est achevée, je n’avais pas l’intention de la poursuivre artificiellement. Mais pendant que je travaillais sur les derniers albums, d’autres idées ont commencé à émerger.

« The Venom Show est un nouveau chapitre, pas une simple suite. »

J’ai réalisé qu’il restait beaucoup de choses à raconter autour de cette période historique et de certains personnages. En revanche, je tenais à ce que cette nouvelle série puisse vivre par elle-même. C’est pour cela que j’ai changé le titre. The Venom Show est un nouveau chapitre, pas une simple suite. Les histoires sont conçues pour pouvoir être lues indépendamment de La Venin.

Pourquoi avoir choisi une structure en cycles de deux albums ?

  1. A. : Après cinq tomes d’affilée sur La Venin, j’avais envie de davantage de souplesse. Les diptyques me permettent de raconter une histoire complète tout en gardant la possibilité d’explorer d’autres projets entre deux cycles. C’est également un format qui correspond bien aux récits que j’ai en tête aujourd’hui. J’ai aussi augmenté le volume des albums : on est désormais proche des quatre-vingts pages, ce qui me donne davantage d’espace pour développer les personnages et le contexte historique.

Cette fois-ci, vous plongez le lecteur dans le Panama et la Colombie du début du XXe siècle. Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette période ?

  1. A. : Depuis le début, mon objectif est de faire dialoguer la grande Histoire et la trajectoire intime de mes personnages. Je me suis intéressé au moment où les États-Unis commencent à regarder au-delà de leurs frontières et à développer une politique expansionniste. En travaillant sur les derniers tomes de La Venin, je me suis aperçu que cette période constituait une suite logique. La question du Panama, les tensions en Colombie, les enjeux autour du futur canal, la présence française : tout cela formait un décor extraordinairement riche. Plus je faisais de recherches, plus je découvrais des événements passionnants et relativement méconnus.

Le parallèle avec l’actualité est frappant. Était-ce volontaire ?

  1. A. : Pas vraiment. Lorsque j’ai commencé à concevoir cette histoire, certains débats actuels n’existaient pas encore. C’est plutôt l’actualité qui est venue rejoindre mes recherches historiques. En revanche, ce qui m’intéresse, c’est de montrer que certaines dynamiques politiques ou géopolitiques se répètent au fil du temps. L’Histoire a souvent une manière de faire écho au présent.

Vous citez souvent Blueberry parmi vos influences. Qu’est-ce qui vous inspire chez Jean-Michel Charlier ?

  1. A. : La qualité de la narration. Ce qui me fascine chez Charlier, c’est sa capacité à mêler une intrigue captivante, des personnages forts et un contexte historique crédible. Les héros évoluent au cœur des grands événements sans jamais devenir de simples témoins. C’est un équilibre extrêmement difficile à atteindre. J’aimerais réussir à proposer une bande dessinée populaire dans le meilleur sens du terme : accessible, mais ambitieuse ; divertissante, mais jamais simpliste.

Comment avez-vous fait évoluer le personnage d’Emily ?

  1. A. : Dans La Venin, Emily était entièrement portée par son désir de vengeance. Aujourd’hui, elle est plus apaisée. Son histoire personnelle ne disparaît pas, mais elle n’est plus la seule à porter le récit. J’avais envie que d’autres personnages gagnent en épaisseur et en importance. Dans ce nouveau cycle, certains membres de son entourage prennent davantage de place et révèlent des facettes que l’on ne connaissait pas encore. C’est aussi cela qui rend l’univers plus vivant.

On sent également une grande confiance dans la construction des personnages.

  1. A. : C’est probablement grâce au temps passé avec eux. Quand vous accompagnez un personnage pendant plusieurs années, il finit par exister presque naturellement. D’ailleurs, j’avais initialement prévu d’expliquer beaucoup de choses sur ce qui s’était passé entre la fin de La Venin et le début de The Venom Show. Mon éditrice, Nadia Gibert, m’a convaincu d’en montrer moins. Elle avait raison : les personnages portent déjà cette histoire en eux, même lorsqu’elle reste hors champ.

Votre relation avec votre éditrice semble importante.

  1. A. : Elle l’est énormément. Nous avons développé une vraie complicité de travail. À chaque étape du projet, nous échangeons sur l’histoire, le découpage ou les personnages. Elle a souvent cette capacité à trouver la remarque qui débloque une situation ou à mettre en lumière un point faible du récit. C’est une collaboration précieuse.

Votre découpage est régulièrement qualifié de cinématographique. Comment travaillez-vous ?

  1. A. : Toutes les scènes commencent comme un film dans ma tête. J’imagine les déplacements, les cadrages, les mouvements de caméra. Ensuite, il faut traduire cela en bande dessinée. J’aime beaucoup jouer sur les rythmes, les plongées, les contre-plongées, les zooms successifs. Mon objectif est que le lecteur oublie qu’il regarde des images fixes et ait l’impression de vivre une scène en mouvement.

Vous vous considérez plutôt comme dessinateur ou comme scénariste ?

  1. A. : Je me vois surtout comme un raconteur d’histoires. Le dessin est mon outil d’expression, mais ce qui me passionne avant tout, c’est la narration : créer des personnages, imaginer leurs trajectoires, construire des émotions. Le dessin est le véhicule qui permet à tout cela d’exister.

Pour ce nouvel album, vous avez également changé votre façon de travailler par rapport au cycle initial.

  1. A. : Oui. J’ai réalisé tout l’album en numérique. J’alternais auparavant entre techniques traditionnelles et numériques, mais après plusieurs centaines de pages réalisées sur ordinateur pour mon album précédent La force de vivre, cela m’a paru naturel. Le numérique offre une grande liberté : on peut corriger, expérimenter, tester différentes ambiances de couleur sans la pression de l’encrage définitif.

Couverture du T.1 de The Venom Show, par Laurent Astier

Couverture du T.1 de The Venom Show, par Laurent Astier

Après plus de vingt-cinq ans de carrière, qu’est-ce qui vous motive encore ?

  1. A. : J’ai traversé récemment une période de doute et de fatigue où je me suis demandé si j’avais encore envie de faire de la bande dessinée. Aujourd’hui, le plaisir est revenu. Ce qui me pousse à continuer, c’est ce mélange très particulier entre le rêve et l’artisanat. Il y a la joie de créer, d’inventer un monde ou des personnages, mais aussi le plaisir très concret de s’installer chaque jour à sa table de travail et d’avancer, planche après planche. C’est cet équilibre qui continue de me passionner.

Article publié dans ZOO Le Mag N°111 Septembre-Octobre 2026

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