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Métal Hurlant et (A suivre) ou l'âge d'or d'une BD révolutionnaire

(A suivre), (1978-1997) rend la BD plus lettrée

La BD investit la littérature

Tardi illustre la première couverture de (A Suivre)

Tardi crée la première couverture
de (A suivre)

Métal Hurlant fait exploser la case, se veut rock'n'roll, furieux, prêt à tout et adepte du « do it yourself ». En témoignent les éditos d'un certain... Philippe Manœuvre. Trois ans après sa naissance, en 1978, Casterman enfante (A suivre), mensuel qui inscrit la BD dans la littérature. Son fondateur et rédac' chef est Jean-Paul Mougin, journaliste issu de l'ORTF (l'Office de radio-télévision française, l'ancêtre du service public télévisé et radiophonique). (A suivre), comme l'écrit d'emblée Mougin, se veut plutôt « l'irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature ». Plus sérieux et rigoureux, mais non moins créatif.

Le support, dont le premier abonné est le cinéaste Alain Resnais, récemment disparu, suivi du fantasque Federico Fellini, permet aux auteurs de raconter des histoires longues et profondes, en plusieurs épisodes. Voyager dans leurs créations narratives, sans la moindre censure : voilà qui laisse rêveur plus d'un auteur contemporain de BD.

Extrait du Cahier bleu de Juillard

Extrait du Cahier bleu de Juillard

Cette opportunité est saisie en plein vol par Jacques de Loustal. C’est le début de son dessin naïf et touchant, de son coup de pinceau qui donne tant de force à ses couleurs dans Kid Congo et Coeurs de sable. Plus architecturales, Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters montrent une maîtrise totale de la perspective. A faire pâlir un dessinateur industriel.

Avec (A suivre), la BD intimiste est née. Son fleuron est Le cahier bleu d’André Juillard. A l’opposé, un peu de légèreté ne fait pas de mal dans les aventures de Luc Leroi, racontées avec l’humour décalé de Jean-Claude Denis. Ce serait sacrilège d’oublier le transcendant Transperceneige de Jean-Marc Rochette et Jacques Lob, récemment adaptée sur grand écran. Un train, symbole de la société et de ses pires travers, fait le tour du monde en 365 jours au cœur d’une ère glaciaire mortelle. Une histoire qui fait froid dans le dos. Et qui aurait aussi bien pu être publiée dans Métal Hurlant

(A suivre) use du noir et blanc comme d'un véritable et authentique parti-pris, avant d'évoluer vers la couleur. Les auteurs y excellent dans l'écriture et subliment le rapport entre trait et texte. Comme le décrit très bien l'expo, là où « Métal Hurlant est le règne de la pleine page », (A suivre) s'attache à « raconter quelque chose ». Jean-Paul Mougin l'explique ainsi : « C'est la fin de la BD à la Papa ou à la Grand-Papa, qu'on ne renie absolument pas, mais on pouvait nourrir d'autres ambitions, raconter des histoires au long cours. » Dont acte. (A suivre) joue avec son public, et il en redemande : « Il arrivait qu'on modifie la suite d'une histoire après avoir sondé les lecteurs » se souvient André Juillard.

Tardi, maître du noir et blanc et très actif dans la revue (A Suivre)

Tardi, maître du noir et blanc publie plusieurs de ses oeuvres dans (A suivre)

Plus tard, Mougin refusera plusieurs auteurs, comme Trondheim et David B. Piqués au vif, ils créeront L’Association. Création dont se félicite Nicolas de Crécy, dont (A suivre) publia la très belle série Léon La Came, qui a ouvert la voie à une BD décomplexée, glauque et pleine d’émotion.

Concurrents mais frères avant tout

(A suivre) et Métal Hurlant sont deux concurrents de même niveau, qui se soutiennent et se tirent vers le haut. Complémentaires, en émulation permanente, tous deux emmènent la BD loin et fort. Si chacun possède sa propre écurie de jeunes talents avec des genres très marqués, plusieurs auteurs comme Jacques Tardi, Moebius ou Etienne Robial travaillent pour les deux.

Corto Maltese fait son entrée dans Métal Hurlant

Corto Maltese fait son entrée
dans Métal Hurlant

Métal Hurlant, c’est aussi le dessin déjanté de Beb-Deum et les personnages punk de Jano. Là où (A Suivre), plus sage, fait éclore le noir et blanc épais de José Munoz, le dessin révolté de Baru, le trait naïf de Ted Benoît, la folie graphique de François Boucq. Les carnets de voyage de Jacques Ferrandez séduisent, comme, d’une autre manière, les héroïnes de Milo ManaraHugo Pratt contribue à donner ses lettres de noblesse au mensuel avec l’arrivée de Corto Maltese, au bonheur des dames. Au final, même si leurs contenus sont différents, les deux revues se ressemblent dans leur esprit et leurs objectifs.

C’est tout cela que raconte l’exposition, en grande partie constituée de la collection personnelle de l'industriel et néanmoins bédéphile Michel-Edouard Leclerc et de dons d’auteurs. Mais davantage encore : elle retrace vingt ans de révolution dans la bande dessinée. Elle est conçue en deux branches reliées par des entretiens filmés d'auteurs qui permettent de prolonger la découverte et la connaissance. Pour mieux appréhender ce que furent ces deux formidables épopées.

Cette exposition offre aussi la possibilité de mesurer à quel point ces revues, chacune dans leur domaine, ont permis à des auteurs de créer et de publier. Mais elles ont aussi été à l'origine de multiples évolutions essentielles dans l'univers de la BD, de l'âge d'or des séries à l'émergence du roman graphique et de la bande dessinée d'auteur, telle qu'on la connaît aujourd'hui.

Metla Hurlant et (A suivre) côte à côte dans le journal de l'exposition

Metla Hurlant et (A suivre) côte à côte dans le journal de l'exposition


Métal Hurlant et (A suivre) furent deux périodiques bouillonnants, deux espaces de création intense, de matières grises réunies et mises au service de la bande dessinée. Et il y a fort à parier que, sans ces deux mensuels devenus mythiques, la BD ne serait sûrement pas devenue ce qu'elle est : le genre le plus riche et prolifique de l'édition française.

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