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Milady et la Princesse de Clèves, femmes d'abord

Adapter en BD un roman est devenu un exercice de style banal, si ce n’est un genre à part entière. Au Salon du Livre de Paris, on verra fleurir quelques titres bien connus. De Milady à La Princesse de Clèves, le diable et la vertu s’ouvrent aux bulles et au féminisme avant l’heure.

Extrait de Milady ou le mystère des mousquetaires

Extrait de Milady
ou le mystère des mousquetaires

Qui ne connait Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas ? L’historien Sylvain Venayre en a extrait, pour cette adaptation, son personnage le plus vénéneux, la terrible Milady. L’amour, elle le hait la diablesse. Agent triple 0 de Richelieu, la belle à l’épaule flétrie doit à Venayre de surgir, diabolique, des mémoires du comte de la Fère, dont Dumas a toujours dit s’être inspiré. Et qui est La Fère ? Athos, mari de l’espionne. Dans Milady ou le mystère des mousquetaires, Sylvain Venayre et Frédéric Bihel au dessin la remettent en selle. « Elle est le personnage le plus intéressant du roman. C’est la femme fatale, la grande ennemie de D’Artagnan qu’elle fascine. J’ai pris au sérieux qu’Athos raconte l’histoire dans ses Mémoires. »

Venayre a appliqué le principe « de la critique policière inspirée par Pierre Bayard, auteur de Comment parler d’un livre qu’on n’a pas lu. Si on passe un roman au crible, on peut y trouver des intentions cachées. » Mais lesquelles ? Milady vivra en Angleterre, agent dormant du Cardinal, épousera Lord de Winter, sera veuve, spoliée, volera bien sûr les ferrets de la reine. Elle aura un fils, se fera violer par Buckingham... et sauvera sa peau alors que Dumas la décapite.

Milady plus forte que D’Artagnan

De fait, le mystère des Trois Mousquetaires, ce sont aussi les derniers chapitres, co-écrits par Maquet, « complètement invraisemblables » pour Venayre. « En décrochant des faits historiques, Dumas veut faire comprendre à ses lecteurs que Milady est le héros du récit, pas D’Artagnan. Dumas aborde ainsi la place des femmes dans la société de l’époque. » Tout est dit.

Extrait de Milady ou le mystère des mousquetaires

Extrait de Milady ou le mystère des mousquetaires

Avec son scénario, Venayre signe une thèse appuyée par une préface et une postface brillantes, argumentées. Bihel trace le portrait d’une Milady au regard parfois halluciné, effrayante, prête à tout, victime et bourreau mais femme d’abord. D’Artagnan est grotesque, « une lame vivante » dixit Dumas. Parée d’un trait en noir et blanc soyeux, dans le style des gravures du XVIIIe, cette adaptation étonnante pourrait avoir une suite sur un scénario, cette fois, original.

De la putain à la vierge

De Milady, on passe à la charmante Princesse de Clèves, seconde adaptation signée par Catel et Claire Bouilhac. Le roman de Madame de Lafayette joue dans une autre catégorie. À la cour d’Henri II, Mademoiselle de Chartres est belle. Devenu princesse, elle n’aime pas son mari, De Clèves. Elle aura un coup de foudre pour le sémillant Monsieur de Nemours. Mais elle est fidèle. Même sa mère préfère mourir que d’apprendre qu’elle pourrait succomber à la tentation. Une galanterie comme l’écrit Madame de Lafayette dans son roman et qui donne l’impression qu’à la cour de France on ne pense qu’à ça. Des obsédés mais avec du chic et du chien.

Extrait de La Princesse de Clèves

Extrait de La Princesse de Clèves

Un roc, la princesse. Devenue veuve, elle aime le bellâtre, le lui dit mais elle ne craque pas. Lucide, elle sait que si elle cède, une autre finira par prendra sa place. Échec et mat, elle s’enferme au couvent. En adaptant ce roman, Catel, dont le dessin est charmeur, et Claire Bouilhac ont donné en parallèle la parole à son auteure, Madame de La Fayette. Un hommage prononcé parfois languissant à deux femmes, la créatrice et sa créature qui, à leur façon, vont imposer leur différence et leur indépendance. L’amour n’est pas une cause entendue à laquelle une femme doit se soumettre selon le bon plaisir masculin et, au mieux, un sentiment réciproque.

Histoires adaptées de Cour ou de parcours, que ce soit dans Milady ou La Princesse de Clèves, c’est bien toujours de femmes de tête que l’on parle, fortes et intransigeantes.

Article publié dans le magazine Zoo n°70 Mars - Avril 2019

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