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Le jour où Franquin a vendu Gaston

Alors qu’Isabelle Franquin et les éditions Dupuis s’affrontent devant les tribunaux belges pour savoir si Gaston Lagaffe fera son retour en 2022 sous la plume de Delaf, auteur des Nombrils, une question demeure en suspens. Pourquoi Franquin a-t-il cédé les droits de Gaston en premier lieu ? Aux origines du débat « Gaston », une histoire de banque suisse…

Dans un article du 25 juin 2022, le journal suisse L’Illustré remonte aux sources de l’affaire « Gaston ». Pour quelles raisons Franquin a-t-il cédé les droits de son personnage culte alors qu’il avait exprimé à maintes reprises le désir de ne pas le voir renaître ?

Christian Rappaz, journaliste de L’Illustré, a rencontré Christian Mauron, ex-producteur de Radio Télévisions Suisse et ami de Franquin. Il confie que le célèbre auteur belge a cédé les droits de Gaston Lagaffe à cause du blocage d’une de ses œuvres, Les Tifous, par la BCVS, une importante banque suisse.

Cocréateur des «Tifous», le Vaudois Christian Mauron, ancien producteur d’émissions consacrées à la BD à la RTS, a conservé chez lui, à la vallée de Joux, quelques planches dessinées par son ami belge. DR

Christian Mauron, cocréateur des Tifous
© DR

Le (presque) retour de Lagaffe

Comme vous pouviez le lire il y a un mois sur notre site, la bédésphère est secouée par le débat « Gaston ». Le traine-savates bleues devait renaître sous la plume de Delaf (Les Nombrils) chez les éditions Dupuis en octobre 2022. Mais, depuis la conférence de presse de Dupuis au festival d’Angoulême, Isabelle Franquin, fille et ayant-droit de l’auteur, s’oppose fermement à cette reprise. Elle revendique le droit moral de son père qui a déclaré publiquement à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas que Gaston lui survive. Isabelle Franquin a donc saisi la justice en mars 2022. En attendant la décision finale, Dupuis a dû suspendre la parution de nouveaux gags de Gaston Lagaffe.

A défaut de prédire l’issue future de cette affaire, L’Illustré part à la recherche de ses origines. Dans quelles circonstances Franquin a-t-il été contraint d’abandonner son personnage culte ?

Un nouveau départ ?

Christian Mauron, ancien producteur à Radio Télévisions Suisse, grand amateur de bande dessinée, rencontre au milieu des années 1980 Franquin dont il admire beaucoup le travail. Les deux hommes deviennent rapidement amis. Alors âgé de 65 ans, Franquin est au sommet de son art. Cependant ce succès s’accompagne d’un poids grandissant : surmené et de plus en plus exigeant vis-à-vis de ses créations, l’auteur de Gaston souffre d’une panne de créativité. En 1986, il ne produit que quatre gags de Gaston en une année, lui qui en livrait un par semaine depuis 1957.

En 1986, alors que Franquin est déprimé, Christian Mauron lui propose un nouveau projet. « Je m’en souviens comme si c’était hier. André [Franquin] n’était plus le dessinateur joyeux, créatif et productif que j’avais connu une douzaine d’années auparavant. Lorsque je lui ai parlé des « Tifous », il m’a répondu : Oh là là, c’est beaucoup trop gros pour moi. Je vais y réfléchir, mais cherche déjà quelqu’un d’autre. », raconte Christian Mauron à L’Illustré.

Déçu l’ancien producteur de la Radio Télévisions Suisse envoie tout de même un descriptif détaillé de l’univers des « Tifous » à Franquin. Et … « Tout s’est passé comme si ce document avait provoqué un déclic. Quelque temps après, j’ai retrouvé un Franquin requinqué, métamorphosé même, qui m’envoyait les premiers dessins ». La flamme créatrice ravivée, le dessinateur belge ne quitte plus sa table à dessins.

En 1989, Numa Sadoul, spécialiste de bande dessinée, publie un article dans Les cahiers de la BD intitulé « Franquin s’amuse comme un Tifou ». Il écrit : « Embarqué par son ami Christian Mauron, André Franquin s’est lancé à corps perdu, avec un enthousiasme juvénile, dans la confection de ce nouvel univers. […] Attention : cela vaut de l’or, c’est inédit et c’est beau ! »

En 1974, l’artiste (à gauche), Christian Mauron et le photographe vaudois Yvan Muriset, dans le jardin de la maison familiale des Franquin, à la rue des Marcassins, à Bruxelles.

Franquin, Christian Mauron et le photographe Yvan Muriset, dans le jardin de la maison des Franquin, à Bruxelles, en 1974.
© DR

Les Tifous aux œufs d’or

L’univers des Tifous, si prometteur, séduit tant Franquin qu’il accepte même d’adapter ses nouveaux personnages en dessins animés. Une première pour l’auteur belge ! Les premiers contrats prévoient une série animée de 78 épisodes diffusés par des géants comme Warner Bros et 20th Century Fox.

Cependant, avant de connaitre le succès escompté, il faut financer les premiers épisodes des Tifous. Christian Mauron se tourne vers Jean Dorsaz, promoteur immobilier influant. Le « golden boy » suisse débloque rapidement 6 millions de francs pour la réalisation des premiers dessins animés.

Mais, en 1991, Jean Dorsaz fait faillite, emporté dans la tourmente d’un des plus gros scandales financiers suisses. Reconnu coupable d’escroquerie, le promoteur voit son empire s’effondrer malgré le soutien de la grande banque BCVS. Les Tifous sont alors pris en otage par la banque suisse : les droits sur la série servent de caution financière pour les pertes de Jean Dorsaz.

Les Tifous

Les Tifous
© Franquin

Seuls 25 épisodes sur les 78 prévus voient le jour, près de 3 000 dessins de Franquin étant enfermés dans les coffres de la BCVS. Les procès s’enchainent jusqu’en 1998 où, grâce à la ténacité de Christian Mauron, les droits reviennent à Liliane Franquin, épouse de l’auteur. « Sans André, décédé un an auparavant [en 1997], non seulement la production était arrêtée, mais leur exploitation devenait impossible. Le mal était fait », conclut Christian Mauron.

Alors que Franquin n’a jamais été payé pour son travail sur Les Tifous, il subit de plein fouet cette longue bataille juridique contre la BCVS. A la même époque, il est accusé à tort de posséder des comptes cachés en Suisse et menacé d’un redressement fiscal. Franquin n’a alors d’autres choix que de vendre les droits d’exploitation de Gaston Lagaffe à un homme d’affaires belge : Jean-François Moyersoen. Déjà propriétaire des droits du Marsupilami avec la société Marsu Productions, Jean-François Moyersoen est un proche de la famille Franquin.

Alors que «Les Tifous» sont morts-nés, le dessinateur enverra à Mauron ce dessin de Gaston, mort au bout d’une corde. Franquin

Dessin de Franquin, envoyé à Christian Mauron, représentant Gaston pendu
© Franquin

Christian Mauron confie à L’Illustré que Franquin ne se serait jamais séparé de Gaston en d’autres circonstances. « Cette affaire l’a tué. Au sens propre du terme », explique-t-il en présentant un dessin de Gaston, pendu, que Franquin lui a envoyé pendant le procès contre la BCVS.

En 2013, la maison d’édition Dupuis rachète les droits sur Gaston à Jean-François Moyersoen et annonce, en mars 2022, le grand retour de Lagaffe. Si les origines de la cession des droits du gaffeur n’apportent rien à l’affaire sur le plan juridique, elles ont le mérite de mettre en lumière les circonstances si particulières de la cession de Gaston.

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