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De l'histoire dans l'histoire de Martin Quenehen

Auteur(s) :
Martin Quenehen

À peine entré dans le monde du 9e Art, Martin Quenehen signe en compagnie de Bastien Vivès le nouveau scénario de l’un des mythes les plus incontournables de la BD franco-belge. Avec cet opus très personnel de Corto Maltese, l’auteur s’engage sans retenue sur les traces assumées de Pratt himself.

C’est clairement sur un malentendu que le picard élevé en Normandie s’est vu plongé dès son premier album dans le grand bain de la bande dessinée. C’est avec Bastien Vivès, excusez du peu, qu’il y fait ses armes avec Quatorze Juillet sorti en 2020 chez Casterman, puis Océan noir, le dernier Corto tout juste paru.



Corto Maltese Océan noir

Corto Maltese Océan noir
© Casterman, éditions 2021


Littéraire d’origine, historien de formation, successivement prof, romancier, chroniqueur radio, documentariste, réalisateur et podcasteur, Martin Quenehen est avant tout un homme, un artiste, qui veut raconter des histoires. Il nous explique pourquoi et comment…

Qu'est-ce qui vous motive à élargir sans cesse votre palette de créativité artistique ?

Martin Quenehen : Pour commencer, c’est le goût de l’étonnement, de la surprise. Suivant Malraux, j’ai le frisson de la rencontre avec l’œuvre d’Art et naturellement le désir de m’y essayer, de s’y frotter en tant qu’auteur. C’est une pure motivation d’être humain tout simplement. Et le fil conducteur, c’est raconter des histoires. Dans tout ce que je fais, l’enseignement, la radio, les documentaires, on trouve cette dimension du récit et aussi sa transmission romancée.

N'est ce pas un comble pour un historien que de raconter des histoires ?

M.Q : Tous les historiens de l’Antiquité, à commencer par Hérodote, sont des écrivains voire des romanciers. Michelet par exemple pour son Histoire de France romance indubitablement ce passé en recoupant ses sources et avec toute la rigueur exigée.




Corto Maltese Océan noir

Corto Maltese Océan noir
© Casterman, éditions 2021

Pour moi, c’est d’ailleurs d’autant plus fort d’avoir la possibilité d’écrire un scénario de Corto du fait que Pratt était lui-même hanté par la question de l’Histoire et par sa propre curiosité pour toutes les enquêtes historiques qui l’avaient précédée. Toute la difficulté pour un auteur de fiction est, comme le soulignait magnifiquement Pratt, de « raconter la vérité comme si c’était un mensonge». La meilleure façon d’approcher la vérité dans une fiction, c’est d’en maîtriser le mensonge.

Vous n'êtes pas d'une génération liée à l'imagerie ni à la culture cinématographique d'après-guerre chères à Pratt, alors qu'est-ce qui vous pousse à entreprendre un scénario de Corto Maltese ?


M.Q : Vers 12/13 ans, au moment où la jeunesse s’affole, je découvre dans la bibliothèque de mon père à la fois les polars de James Hadley Chase, la littérature du Marquis de Sade et les albums de Sokal, Bourgeon et Pratt justement, en un triple choc évident qui me propulse dans le monde des adultes. Mais au-delà de sa capacité à raconter d’incroyables aventures, j’entrevois dans l’œuvre de Pratt toute son ampleur littéraire, ses ténèbres, l’épaisseur du savoir des secrets de l’Histoire, et bien sûr toute la complexité de la relation entre les femmes et les hommes. Je me suis construit en particulier sur ces lectures.

De fait, j’ai abordé ce projet naturellement sans complexe et sans aucune retenue. Ça n’a jamais été pour réaliser un vieux rêve ou un fantasme lors Je l’ai fait sans peur. C’est maintenant que je flippe un peu plus à me dire que le livre est désormais entre les mains des lecteurs.


Vous avez transposé un personnage sensé être né en 1887 dans une aventure du début du XXIème siècle. Quelles ont été les principales difficultés scénaristiques ?


M.Q : Il m’a fallu revoir les relations géopolitiques et internationales post-11-septembre, comprendre les réalités des trafics des mafias locales, et les complotismes à travers le monde. Ensuite j’ai abreuvé Bastien de documents iconographiques pour qu’il puisse savoir à quoi ressemblait l’intérieur de l’ambassade américaine au Pérou en 2001 ou quel genre de téléphone y était utilisé. Il me fallait respecter les modes d’action de Corto, ses réseaux, ses filières, ses contacts. J’ai enquêté sur les zones de pêche au Japon dans ces années-là et authentiquement, il y avait bien des Japonais pour aller pêcher sur les côtes péruviennes…




Corto Maltese Océan noir

Corto Maltese Océan noir
© Casterman, éditions 2021


Comment travaille-t-on avec un auteur comme Bastien Vivès qui maîtrise toute la chaîne de création du scénario jusqu'à la mise en pages et le dessin ?

M.Q : On ne travaille pas avec lui comme avec un exécutant. Je me souviens d’une page construite par Christin d’un scénario pour Bilal. Il avait créé les cases, la structure, et même croqué les scènes. Bon ben nous, ça n’a pas été ça.

J’ai écrit le scénario un peu comme pour un film, mais sans les « intérieurs jour » avec des descriptions et des lignes de dialogue. Je livre des intentions de mise en scène, mais je n’indique rien quant à la mise en pages, le nombre de case, etc. C’est Bastien qui à la lecture de ce que je lui propose élabore son séquencier et son découpage. En revanche, ensemble nous avons plaqué à ce Corto nos propres références communes de Cassavetes à Desplechin, de Bruce Willis à Schwarzenegger. Du coup, on propose à la fois un Corto «canal historique» à la Pratt pur jus, et à la fois un scénario d’action comme les incontournables des années 90.



Corto Maltese Océan noir

Corto Maltese Océan noir
© Casterman, éditions 2021

Lorsqu'on met le doigt dans un tel engrenage, celui de reprendre un mythe, est-ce qu'on pense à l'avenir de cette expérience ?

M. Q : On en discute évidemment depuis un bon bout de temps avec Bastien. Et on en discute plus fort encore depuis que l’album est terminé. L’un et l’autre, on a envie d’aller plus loin, de creuser ce personnage pour voir ce qu’il a vraiment au fond des tripes. Corto a une aura plus sombre et plus secrète, on sent bien qu’il a fait des choses graves, et c’est certain qu’il trimballe des démons qui le dévorent, qu’il a ses propres angoisses. Alors il me semble qu’il est presque de notre devoir de l’évoquer…


Entretien publié dans le mag ZOO n°84 Novembre-Décembre 2021

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