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Rue de Sèvres : des éditrices qui ont faim de belles histoires

Quitter Casterman ou Flammarion Jeunesse et créer une nouvelle maison d’édition de bande dessinée ? C’est le pari qu’ont fait cinq personnes voici maintenant dix ans : Louis Delas, Nadia Gibert, Charlotte Moundlic, Agathe Jacon et Maryline Noppe. Adossée à la puissante École des Loisirs, la structure a rapidement recruté de grands noms qui ont marqué les esprits. Les deux éditrices historiques reviennent avec nous sur ces dix années qui ont amené Rue de Sèvres à se faire un nom dans le monde de la BD.

« C’était vraiment un esprit start-up, on bossait comme des folles, mais c’était très joyeux », explique rapidement Nadia Gibert. « Nous devions tout faire. Avant, je m’occupais de très grands auteurs en suivi éditorial, comme Tardi ou Schuiten. Là, je devais recréer ces relations en même temps que j’allais acheter des timbres ou que j’envoyais des albums par La Poste. »

Charlotte Moundlic, elle, n’a pas les années d’expérience de sa collègue en tant qu’éditrice. À l’origine, elle était directrice artistique. Elle est même autrice de romans, de livres jeunesse et d’albums. « La proposition de Louis Delas ne se refusait pas. Il nous proposait de monter une maison d’édition avec une vraie sécurité financière pour nous soutenir. J’étais terrifiée, mais j’ai dit oui, évidemment. »

Nadia Gibert, Charlotte Moundlic : Rue de Sèvres : des éditrices qui ont faim de belles histoires

© Rue de Sèvres, La guerre de Catherine

L'auteur au cœur du projet

Rapidement, l’équipe doit composer une ligne éditoriale. « On a décidé de ne rien se refuser. Adulte, jeunesse, tout public… Créations, adaptations, ce qui comptait, c’était que les histoires soient bonnes. Genres et formats n’étaient pas des limites. Nous disposions aussi du formidable catalogue de l’École des Loisirs pour nous lancer, explique Nadia Gibert. Mais surtout, nous voulions proposer une expérience éditoriale différente. »

Charlotte Moundlic renchérit : « Nous savions que nous ferions peu de titres. Ce que nous voulions, c’était que les auteurs et autrices soient au centre de tout. Nous voulions qu’ils expriment une envie, une vision, et que nous puissions les amener à en faire une réalité. »

Nadia Gibert est la plus engagée sur le sujet. Elle veut proposer une véritable relation de partenariat avec les créateurs, quitte à les tenir informés de sujets dont on les éloigne habituellement. « Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit, c’est ça la ligne Rue de Sèvres. »

L'écurie des grands... et des nouveaux

Rapidement, Rue de Sèvres se crée une image à la « Real Madrid ». Les grands noms de la bande dessinée franco-belge signent. Dont Zep qui lance sa carrière hors humour. « Convaincre Zep de nous rejoindre, alors même que nous n’avions rien à montrer, ce fut une sacrée aventure, raconte Nadia Gibert. Nous avons fait preuve de toute notre sincérité et je crois que nous avons eu raison. » Cette logique s’incarne toujours en 2022, avec l’annonce de l’arrivée du Label 619, rassemblement des grandes pointures d’une nouvelle génération d’auteurs.
Pour autant, les deux éditrices ont toujours eu à coeur de faire émerger de nouveaux talents. Sur ce créneau, Charlotte Moundlic est en pointe : « Je viens de la littérature jeunesse. J’ai voulu pousser des illustrateurs à oser la bande dessinée. Je pense notamment à Magali Le Huche ou Mayalen Goust. Mais je suis ravie que nous ayons aussi pu signer Jérémie Moreau ou Claire Fauvel alors qu’ils venaient juste de sortir leur premier album. Nous voulons permettre aux auteurs de s’affirmer. »

Nadia Gibert, Charlotte Moundlic : Rue de Sèvres : des éditrices qui ont faim de belles histoires

© Rue de Sèvres, Au revoir là-haut

Les deux collègues sont unanimes. Chez Rue de Sèvres, ce ne sont pas les chiffres qui comptent. « Évidemment, explique Nadia Gibert, nous sommes une entreprise qui doit gagner de l’argent, mais nous savons aussi qu’un artiste a besoin de temps pour s’installer. On rejoint le propos initial du projet. Alors nous voulons créer ce cadre de confiance qui amènera les réussites commerciales. »
Dix ans de Rue de Sèvres avec des dizaines de livres proposés au public. Pour fêter cet événement, la maison d’édition propose en 2023 dix rééditions en format anniversaire en tirage limité en janvier, avril et octobre. Le programme est encore tenu secret à l’heure où nous écrivons ces lignes.

D’autres festivités sont prévues et d’autres occasions d’en savoir plus sur la plus ambitieuse des jeunes maisons d’édition : « Maintenant, notre objectif à Nadia et moi, c’est de consolider et transmettre le catalogue que nous sommes en train de construire. C’est notre mission pour les dix années à venir », explique Charlotte Moundlic.

Sa consœur relance : « Nous n’avons toujours pas fait d’héroïc-Fantasy pour adulte. Si le prochain Grand Pouvoir du Chninkel se présente à nous, nous serons là pour le recevoir. »

Rassurée par les succès et les collaborations, l’équipe de Rue de Sèvres peut donc se projeter de manière ambitieuse vers sa deuxième décade.

Nadia Gibert, Charlotte Moundlic : Rue de Sèvres : des éditrices qui ont faim de belles histoires

© Rue de Sèvres, La Venin, T. 1


Son plus grand succès

Charlotte Moundlic : « La Guerre de Catherine. Le livre avait eu un succès discret, mais je pressentais le potentiel. Claire Fauvel a fait un travail merveilleux et les lecteurs sont en plus revenus vers le roman. »

Le succès le plus inattendu

Nadia Gibert : « Les Petites Victoires d’Yvon Roy. Le sujet était personnel pour l’auteur et je devais l’aiguiller pour en faire un sujet universel. Ce fut intense et bienveillant. J’ai été très fière qu’il fonctionne en librairie ensuite. »

Le livre qui n'a pas rencontré son public

Charlotte Moundlic : « L’Observatrice de Vidal et Hamon. Le sujet n’était pas simple, sur le rapport à la démocratie à travers des élections au Kirghizistan. On me reparle régulièrement de ce défi que je m’étais lancé. »

Les auteurs avec qui vous aimeriez travailler

Charlotte Moundlic : « Emmanuel Guibert. Je le relance régulièrement, même si je sais qu’il veut développer son propre univers. Il me répond toujours extrêmement gentiment, et moi je ne lâche pas l’affaire. »

Le plus beau souvenir humain

Nadia Gibert : « La conférence de presse avec Jiro Taniguchi à Angoulême. J’avais même écrit quelques mots en japonais en phonétique pour lui exprimer combien notre relation de travail avait été appréciable. Ce fut un grand bonheur. »

Article publié dans le Mag ZOO N°90 Janvier-Février 2023

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