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Les quatre saisons d'Alexis Chabert

Alexis Chabert est un dessinateur talentueux qui a une carrière déjà au long cours, depuis les années 90. Avec différents scénaristes, ayant recours à des styles graphiques différents, venant parfois là où on ne l’attend pas. Actuellement, il travaille avec le scénariste à succès Philippe Pelaez sur une série qui ne dit pas son nom, composée pour l’instant de trois albums : Automne en baie de Somme, Hiver et à l’Opéra et Printemps à la Charité qui parait en février 2026. Rencontre avec un artiste attachant.

Couverture de Printemps, à la charité, par Philippe Pelaez au scénario et Alexis Chabert au dessin.

Couverture de Printemps, à la charité, par Philippe Pelaez au scénario et Alexis Chabert au dessin.

Les quatres saisons d'Alexis Chabert

Dans ta série en cours avec Philippe Pelaez, tu dessines le Paris de l'art nouveau. Mais qu'est-ce que tu aimes dans cette époque en tant que dessinateur ?

Alexis Chabert : Déjà, je suis né à Paris, je suis vraiment un Parisien. Et quand on se balade dans Paris, il y a plein d'immeubles, d'architectures qui rappellent l'Art nouveau et avant, le style haussmannien, tout ça... Et je crois que c'est parce que je suis Parisien. Mais l'art nouveau, je ne suis pas un connaisseur, en fait. Ce que j'aime, c'est effectivement le côté créatif de l'Art nouveau, le côté floral, la nature qui est présente dans les motifs. Et puis surtout que mon père était ciseleur-graveur, donc j'ai été habitué à des jolies choses.

Ton père était graveur ?

A. C. : Ouais, ciseleur-graveur, il a travaillé pour des grands antiquaires. Et donc j'ai vu beaucoup de choses que lui, il avait ciselé. Sinon, l'Art nouveau, je ne suis pas non plus un fan. Ce qui m'intéresse, c'est de représenter le Paris de la Belle Époque. Pourquoi ? Parce que je trouve que c'est une drôle de période, où il y a de la poésie, et il se passe plein de choses, il se prépare des choses terribles. Et puis s’annonce le XXème siècle. Donc on est à une époque charnière. On va quitter un ancien monde très classique. Et c'est ce que j'aime bien aussi, cette transition, que je trouve intéressante. Où le XXème siècle se prépare déjà, aussi bien au niveau des designers que de la technologie.

C'est vrai que la série brasse plein de choses, que ce soit sur la condition de la femme, l'essor de la technique, le cinéma, l'industrie, l'occultisme, etc. Donc c'est riche, tout ce que tu dois brasser dans le dessin.

A. C. : Ah oui, ça c'est Philippe Pelaez. Et c'est vrai que ça me fait balayer beaucoup de sujets en fait. C'est ce qui est intéressant dans cette série.

Ces albums ne sont pas présentés comme une série... Pour quelles raisons ?

A. C. : Ce n’était pas prévu au départ. Initialement, ce que je voulais faire, c'était juste un one-shot, avec des textes un peu littéraires, comme Philippe sait faire. Un concept entre la bande dessinée et un livre d'images, avec pas mal d'illustrations en pleine page, des textes... Et en m'inspirant de l'art expressionniste, symboliste.

C’est Hervé Richez (NDLR : éditeur chez Bamboo) qui nous avait présentés, Philippe et moi. Avec Philippe, on était très contents d'avoir monté ce projet. Mais quand il a reçu le projet, Hervé Richez a dit : » Non, je ne veux pas de ça. Nous, on veut un truc beaucoup plus classique. » On a abandonné le truc et on a fait Automne en Baie de Somme. C'était un one-shot, au départ. Moi, au niveau de la couleur, j'avais un peu perdu la main, et je ne me voyais pas en faire toutes une série, comme ça.

Et j'ai eu un petit déclic aux trois quarts de la réalisation de l’album, où, « clac », je me suis complètement décoincé. Et je me suis dit : à ce moment-là, on peut peut-être continuer. C'est ma faute s’il y a 4 tomes. J'avais bien un autre projet derrière, mais je n’arrivais pas (et je n’arrive toujours pas) à le mettre en place. Donc, ça s'est fait un peu à la one again. C'est assez logique, quand même : Comme Automne en baie de somme se présentait vachement bien, la logique voulait qu'il y ait un Hiver après.

Quels ont été les défis pour toi dans ce troisième volume, Printemps à la Charité ?

A. C. : Alors le défi, c'est de savoir bien dessiner une araignée, et c’est épouvantable ! C'est un petit défi, mais quand même, je n'aime pas ça. C'est moi qui me suis imposé de faire des gros plans sur des araignées, parce que je trouve que l'animal est intéressant, graphiquement. Malheureusement cette pauvre bête déclenche des sentiments d'horreur, ça fait peur. Comme disait mon père, ce qui fait peur, c'est tout ce qui ne nous ressemble pas. Et je trouvais ça marrant comme façon de voir les choses. C'est vrai qu'une araignée ne nous ressemble absolument pas. C'est pour ça qu'on en a peur aussi. Ce n’est pas qu'on ressemble plus à un lama qu'à une araignée, mais quand même !

Avec sa marque rouge, elle est quand même élégante, rouge et noir, c'est très graphique ça.

A. C. : Oui, c'est Philippe qui a choisi cette race d'araignées. Et c'est vrai que quand j'ai vu qu'il y avait un petit truc rouge, je me suis dit : ça va le faire. Noir et rouge, ça fonctionne : tout de suite, l'effet est immédiat.

Dans ce tome, comme dans les deux tomes précédents, la Femme est au cœur de l'album, avec une fois de plus un personnage féminin fort et complexe.

A. C. : Ça vient du scénariste. Mais j’aime dessiner les femmes ! Et j'essaie de les dessiner le mieux possible. Dessiner des femmes dans un style réaliste, c'est très risqué ! Le moindre défaut, ça ne la rend pas du tout sympa, pas jolie à voir. Le moindre petit trait qui est mal placé, ça y est ! C'est difficile. En revanche, un mec, ce n’est pas grave s’il y a un pet de travers. Enfin, j'exagère un peu !

Extrait de Printemps, à la charité par Philippe Pelaez au scénario et Alexis Chabert au dessin.

Extrait de Printemps, à la charité par Philippe Pelaez au scénario et Alexis Chabert au dessin.
© Grand Angle, 2026

Et comment est-ce que tu as créée graphiquement Blanche d'Ambreville, cette scientifique ambiguë et terriblement séduisante ?

A. C. : J'ai fait en sorte qu'elle soit très séduisante ! Ça fait partie de son personnage. C'est le souhait de Philippe, évidemment. Ce qui est bien, c'est qu'à chaque album, on change de type de femme, heureusement. Là, il m'avait dit au début : « je veux une femme, un peu mûre, avec des cheveux blancs. J'ai regardé sur Internet et j'ai fait toute une sélection. Et j'en ai trouvé une particulièrement intéressante. Je me suis quand même calé pas mal sur elle.

Tu as trouvé une muse sur Internet.

A. C. : Voilà. Ce qui n'est pas évident, dessiner une femme avec des cheveux blancs, c'est un peu délicat. Mais de toute façon, c'est la mode : les jeunes, ils se teignent les cheveux en blanc. Et après tout, la maturité, ça a beaucoup de charme. C'est beau, une femme ainsi !

Tu travailles en couleur directe sur cette série, ce que tu ne faisais pas souvent. Est-ce que tu utilises la même technique sur ce 3e tome que sur les précédents ? Comme on est le printemps, on a des couleurs plus légères, plus aériennes.

A. C. : C'est vrai, tu trouves ? C'est possible. Faire la série en couleur directe était un choix personnel, volontaire. Pourquoi ? Parce que c'est un vrai plaisir de peindre à la main comme ça. Je me suis mis à la tablette assez récemment. J'adore, je trouve ça vraiment génial. Je veux même faire une petite bande dessinée pour Instagram, c’est dans mes projets. Par contre, là, je vais utiliser un univers graphique totalement différent. Parce que la technologie, si on est un vrai un artiste, on en fait quelque chose de vachement bien. J'adore le numérique.

Mais travailler en traditionnel est un autre plaisir. On est plus proche de la matière. Je pense qu'on peut déclencher plus d'émotions aussi, parce qu'on utilise des matériaux nobles. Et parce que l'intention, avec des produits naturels, c'est beaucoup plus vivant que de réaliser des couleurs en un clic. Il y avait une approche plus légère sur le tome 3. Alors certainement parce qu’Hiver à l'opéra, je trouve que c'est un peu moins digeste.

J'adore Hiver à l’opéra !

A. C. : Tant mieux ! D'ailleurs, il y en a plein qui aiment bien le dessin. Ça, c'est bien. Après, c'est perso. Mais bon, comme je vois que le truc passe bien quand même, ça va.

Et là, pour Printemps à la Charité, il faut dire que ça a du sens aussi. Le printemps, qu'est-ce que c'est ? C'est l'an nouveau et on se sent plus léger. Il fallait qu'il y ait une fraîcheur. Donc je pense qu'inconsciemment, ou consciemment peut-être aussi, je ne me souviens plus, ça me paraissait logique de faire ressentir la fraîcheur du printemps. Et il y a aussi une chose à laquelle je ne m'attendais pas du tout et qui m'a un peu desservi, c'est que j'ai eu un problème de papier. Parce qu'au début, j'avais un papier que j'aimais bien, mais la boîte a coulé. Du coup, j'ai été obligé de prendre d'autres papiers.

Et pour le troisième tome, je n'avais réalisé que le trait noir et blanc sur les trois quarts de l'album. Donc je ne savais pas ce qu'il allait rendre avec la couleur. Normalement, je savais que c'était un papier qui tenait la route. Mais finalement, pas complètement. Il a fallu que j'attaque la couleur du troisième tome pour m'apercevoir qu'il y avait un problème de réaction. Et en chaque fin de page, il me fait des grumeaux. Notamment sur les visages, sur les corps. Alors, sur un mur en brique, on s'en fout ! Au contraire, même. Sur un visage de femme, ce n’est même pas la peine. Horrible ! Donc il a fallu que je fasse des retouches. Puis le laisser, parce que de toute façon, c'était un cauchemar.

Tu ne peux pas tout refaire.

A. C. : Je ne peux pas tout reprendre. Alors j'ai fait un test. Et les trois dernières pages sont réalisées sur un très beau papier aquarelle. Là, par contre, c'était génial, magnifique. La sensation... Quand on se parlait de couleur directe par rapport au numérique, dessiner sur du papier aquarelle, c'est très confortable, très plaisant. Mais comme c'est du papier aquarelle, il y a quand même aussi des petits inconvénients après : pour écrire, pour calibrer le texte, etc. Mais en général, il est tellement mieux que l'autre papier que j'avais. Au final, j'ai préféré choisir un autre papier, d'une autre marque, qui n'est pas forcément aquarelle, mais qui fonctionne à merveille. Donc le reste de l'album, un peu moins du dernier quart, est réalisé avec un autre papier. Ça change pas mal de choses. C'est beaucoup plus lumineux, il y a plus de patate.

Oui, tu as le côté lumineux qui ressort de toute façon dans tout l'album, je te rassure. Moi, je ne l’ai vu qu'en version numérique pour l'instant.

A. C. : Oui, attention, c'est très flatteur, sur l'écran.

J'attends donc de voir la version imprimée !
Je reviens au dessin et notamment dans le premier tome : il y a pas mal de cases dans lesquelles tu as intégré des références à des tableaux de l'époque. C'était une idée de toi ?

A. C. : Absolument.

Est-ce qu'il y a d'autres références de ce type dans Printemps à la Charité ?

A. C. : Il y en a plein. Justement, il faut que j'écrive un texte là-dessus ! En tant que dessinateur, c'est normal que quand tu tombes sur des œuvres qui t’inspirent, tu as envie de les reproduire, parce que ça va être un plaisir. Et le jeu est plutôt marrant de se dire : je vais carrément l'utiliser. Je ne suis pas le seul à le faire. Il y en a plein qui font ça ! On va « pomper » les œuvres d'antan, mais c'est assumé totalement, c'est clair !

Je trouve que c'est un chouette jeu de pistes.

A. C. : Oui, tu as raison c'est ça le but, aussi. C'est un petit côté un peu pédagogique. Alors effectivement, je vais écrire un texte là-dessus en mentionnant les œuvres....

Je suis preneur.

A. C. : Ce que je déplore un peu que le deuxième, c'est qu'il n'est pas tout à fait raccord avec le premier. Alors que le 3 et le 4 sont complètement raccords. Il s'est passé un truc avec le deuxième…

Dans le deuxième, on part plus vers une dimension fantastique, ça m'a bien plu.

A. C. : Oui, il y en a pour tous les goûts !

Il y a quand même une ambiance fantastique dans le premier et dans le troisième, même si ce n'est pas du pur fantastique, avec les araignées, avec les rêves provoqués par leur venin, etc.

A. C. : Oui, c'est vrai. Mais il y avait un côté un petit peu trop fantastique dans le tome 2. Il sortait un petit peu peut-être, de la logique de la série. Alors que là, effectivement, il y a un côté fantastique, mais qui est quand même plus en subtilité. Et puis, il y a un côté réaliste. Une araignée peut, avec son venin, provoquer des hallucinations de malade ! C'est crédible. Alors que ce qui se passe pour Broyan dans le tome 2 n’est pas crédible.

Avec le fantôme de l’amoureux de Lisianne…

A. C. : Oui, voilà, c'est ça. Je pense que ça a pu déstabiliser certains lecteurs.

À propos de Broyan, personnage que j’aime bien : un policier qui se drogue à l'opium, est-ce bien raisonnable ?

A. C. : Absolument. A l’époque, il y a des flics qui se torchaient la gueule ! Ce n’est pas moi qui ai créé le personnage, mais c’est ça qui est intéressant : comment un mec qui représente la loi, la morale, l'autorité, sombre lui-même dans des machins illicites. C'est plutôt marrant.

Il y a une langueur mélancolique qui se dégage de cette histoire, comme d'ailleurs on la retrouve sur l'ensemble des albums. Je pense qu'il y a quand même une unité sur cette mélancolie qui est liée à l'histoire douloureuse de Broyan, mais aussi des autres personnages qu'il rencontre, ces femmes qui ont toutes un vécu douloureux. Comment est-ce que toi tu cherches à traduire graphiquement cette mélancolie ?

A. C. : Je crois que je suis quelqu'un d'assez romantique et d'assez mélancolique. Même si j'aime bien me marrer. La mélancolie me touche beaucoup. C'est ma personnalité. J'essaie en tout cas d'apporter une certaine poésie dans le traité.

Tu parles de mélancolie, mais j'essaie toujours aussi de placer une petite touche d'humour. C'est très léger. Il y en a un peu. Je voudrais que les lecteurs aient le sentiment que tout ça ne se prend pas tant que ça au sérieux.

Oui, par exemple, on voit gravé « Philippe Pelaez » je ne sais plus où…

A. C. : C'est gravé sur la porte de la loge, à l’opéra.

Et on voit aussi Tintin.

A. C. : Tout à fait. A l'opéra, évidemment, j'ai mis la Castafiore.

Et dans la fumerie d'opium, on reconnaît la couverture du Tintin Le Lotus Bleu.

A. C. : Forcément, en tant que dessinateur, si on est dans la bande dessinée, la référence c’est Hergé...

Donc, tu mets de l'humour.

A. C. : J'essaie. Tu regarderas dans le troisième tome. J'ai placé, contre la volonté de Philippe, évidemment, 3 ou 4 têtes de Scream. Tu sais, Le masque de Scream !

Je vais chercher ça !

A. C. : Il y est au moins trois ou quatre fois. C'est bien dissimulé. À la fin de l'album, il y en a un que Philippe a repéré. Il a dit : « Ah nooon ! Enlève ça ! » Mais j’ai laissé !

Comment tu travailles avec lui ? Est-ce que vous échangez sur le contenu de l'album avant, après le scénario ?

A. C. : Non, c’est clé en main !

Pour dessiner le Muséum d’Histoire naturelle, tu es allé sur place ?

A. C. : Non, j'aurais bien aimé aller sur place, j'aurais pu le faire en fait. Philippe m’a raconté ses séquences dans les strips, puis j’ai d'abord regardé sur Internet : tu cherches « Muséum de Paris », tu tombes sur des photos, génial, mais comme tu ne connais pas bien le truc, en fait, ce n'est pas le muséum de Paris : c'est à Prague !

Mais je crois que le lecteur s’en branle un peu. On ne fait pas un documentaire sur le Muséum de Paris. Donc on peut tricher un peu, c'est l'ambiance qui compte ! Mais c'est vrai que j'aurais bien aimé y aller : quand Philippe me parle de l'escalier, je me demande où est où cet escalier ; tu regardes les photos, il y a celles d’un escalier, mais à Prague ! J'ai été obligé de bricoler. Et une fois que tu as dessiné l'Opéra de Paris, tu peux dessiner le Muséum de Paris sans aucun problème ! J'ai suffisamment souffert pour cet Opéra de Paris ! Merci, M. Garnier !

Un printemps à la Charité traite aussi l'incendie du Bazar de la Charité.

A. C. : C'est vraiment arrivé, c’était épouvantable. On est proche de la réalité, Je me suis documenté. Et d'ailleurs, c'est ce drame qui déclenche l'intrigue. D'où le titre de l'album. Le sujet est plus la Charité que ces insectes, finalement. Les insectes servent à entretenir le mystère, le suspense, mais ça part d'un drame. Comme souvent, d'ailleurs, dans les scénarios de Philippe.

Extrait

Extrait de Printemps, à la charité par Philippe Pelaez au scénario et Alexis Chabert au dessin.
© Grand Angle, 2026

Pour les couleurs, c'est toujours comme pour les tomes précédents un mix de techniques ?

A. C. : C’est un peu la même cuisine. Qui peut varier sensiblement, mais ce sont les mêmes matériaux, en tout cas.

Tu commences par quel matériau, habituellement, pour la couleur ?

A. C. : Ce sont des encres de couleur. Après, selon les marques, il y a des effets différents. La marque Colorex, Ecoline, Sennelier… Sennelier, c’est une institution ! Il faut expérimenter plusieurs marques pour voir celles avec lesquelles on se sent plus à l’aise. C'est quand même un chemin de croix, son propre apprentissage : apprendre à connaître ses matériaux, c'est une aventure pas toujours facile.

Qu’aimerais-tu dire qui te tient à cœur sur le tome 3 ?

A. C. : C'était un véritable plaisir de le dessiner. C'était un peu comme un voyage. J'ai adoré faire cet album. Ça n'a pas été laborieux, ça s'est fait en douceur, tranquillement, comme au printemps. Voilà, c'est ça. Et pour le 4ème tome, l'Eté, c'est pareil. Peut-être aussi parce que maintenant, je maîtrise mieux l’univers, je connais mieux Philippe. Je crois que ça pourrait jouer aussi. Quand tu commences une série, forcément, tu rames. Mais après, il y a une espèce de confort qui s'installe, une sorte de routine plutôt bienheureuse. Et on est confiant. Ça roule comme sur une autoroute.

L'homme qui a vu le loup

Tu m'as parlé de la série avec laquelle je t'ai connu il y a quelques années, Rogon le Leu. Ce n'est pas toi qui as fait le dernier tome. Pourquoi ?

A. C. : Pourquoi ? Je ne voulais plus bosser sur cette série parce que je m'ennuyais. Didier Convard m’avait vendu un plan avec des albums qui se suivent, avec des titres bien choisis. Il n'a pas du tout respecté ça. Il s'est écarté de son idée première qui était vachement bien. Après j'ai trouvé que c'était bateau. Je m’ennuyais. Ça fritait un peu, c'est le cas de le dire. Convard disait qu'il fallait arrêter de prendre son scénario pour des cornets de frites ! Ça ne passait plus. Depuis, quand on s'est revu, on s’est dit bonjour cordialement, au contraire ! Mais à l'époque, je crois que ça ne passait plus.

Comment était venu ce projet ?

A. C. : Au départ, je ne voulais pas faire ça. Mon erreur, cela a été d'accepter tout de suite. J'aurais dû m'imposer davantage en tant qu’auteur. J’ai travaillé avec Delcourt parce que j'avais proposé un projet avec un style complètement différent, qui n'a rien à voir. On était plus dans l’époque Vuillemin, Margerin et compagnie. Et personne ne voulait de mon scénario, alors que Delcourt me disait « Ton scénario est bien, mais il ne correspond pas à notre ligne éditoriale, je ne peux pas le publier. » Il m'a dit : « Ton dessin, j'adore. » Un dessin vraiment trash ! On est dans du grunge, cela n’a rien à voir. On est dans la caricature, un dessin vraiment humoristique.

Cela parlait de quoi ?

A. C. : Le thème, c'était une vieille petite bonne femme à Courbevoie, qui fait ses petites courses au marché. Et un jour, elle se fait taxer son caddie par un junkie qui va lui demander du fric en échange. Et pendant ce temps-là, elle se fait maltraiter par un ancien maquereau, qui la connaît très bien, mais qui est immonde, il la maltraite, etc. C'est une ambiance très glauque, qui se passe la nuit à Courbevoie.

Personne n'en a voulu sauf Delcourt. C'était drôle, hein ? Et comme ils ne pouvaient pas publier ça, ils ouvrent un tiroir, et ils me sortent ça. Non ! D’abord, ils sortent un autre projet, qui était vachement bien, avec un scénariste espagnol qui avait fait un bouquin avec Bernard Ollivier. C'était super, de l'Heroic Fantasy, hyper classe. Sur sept tomes, avec un jeu de l’oie à la clé, un truc commercial d'enfer. Donc j'ai fait les essais, J'ai fait du bon boulot, qui n'avait rien à voir avec mon premier projet, malheureusement, c'est sûr. Mais ils ont décidé que non, c'est trop compliqué, on ne va pas le faire. Oh merde !

Et alors, que s’est-il passé ?

A. C. : Alors ils m'ont dit : « Bon, si tu veux on a autre chose ». Et là, arrive Rogon le Leu dans un tiroir. Du coup, je me le suis fadé. Comme c'était en Bretagne, à l'époque médiévale, j'ai dit : « Ok, je prends. » Mais je ne m'attendais pas à dépenser autant de sueur pour si peu de résultat personnel ! Toutes les maisons d'édition m'avaient refusé mon projet, mais j'aurais dû patienter encore et faire du forcing, réadapter le scénario. Et j'aurais peut-être pu finalement faire ce que je voulais. Et ça, ça fait quand même encore un regret dans ma vie…

Tu n’as pas ressorti ce projet, par la suite ?

A. C. : J'ai reproposé ce projet-là quand j'ai bossé avec L’Echo des Savanes dix ans plus tard. Et là, on me dit : « Tu me l’aurais proposé il y a dix ans, je le prenais. » Tu sais, quand t'es dessinateur, parfois tu te prends des jets de Formule 1 dans la gueule. Ça fait mal. Quand tu sors de là, t'es cassé. C'est horrible d'entendre ça. Elle n’y pouvait rien parce qu'elle n'était pas là à l'époque. Enfin, ça veut dire que mon projet, il s'était démodé en dix ans. Moi, après, je me serais adapté. Mais bon, bref. Voilà, c'est la dure vie de dessinateur !

Alexis Chabert par monts et par vaux

Tu as fait du dessin humoristique dans certains de tes albums. Dans ta carrière, tu as touché tous les styles, tous les éditeurs, tous les scénaristes. Divers et variés. On ne peut pas dire que t'as refait le même album. J'ai compté 22 albums.

A. C. : Pas mal !

Qu'est-ce qui te fait avancer dans la BD ? Qu'est-ce qui te donne envie de changer, de continuer, etc. ?

A. C. : Justement, c’est explorer des univers différents. C’est une façon de voyager. Quand on est dessinateur, on a envie de tout dessiner. C’est ce que j’aime. Tout est intéressant à dessiner. Après, c’est vrai que je reste dans le même univers graphique, très classique, très réaliste. Mais j'aimerais m'en détacher. Je suis toujours sous des contrats où on me demande d'être réaliste. Moi, j'aimerais bosser avec des jeunes. Là, pour la peine, tu serais assez surpris. Car tout de suite, je vais m'adapter à la nouvelle mouvance. Une fois, il faut que je fasse une rencontre. Comment ? Quand ? Je n'en sais rien. Mais j'aimerais bien. Ce serait en plus de mon gros projet en cours. Ça n'empêche pas. Je travaillerais sur une tablette. Ce n'est pas pareil : C'est plus ludique, plus reposant. Je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est pour ça que je vais m’entrainer sur Instagram. Je vais poster en 2026. Pour m'amuser, je vais inventer... J'ai déjà créé une histoire que je vais faire vivre sur Insta. On verra que je fais autre chose que ça !

Le biographe

Tu as bossé avec un scénariste qui est aussi un dessinateur, mais plutôt humoristique : François Dimberton. Tu as fait trois albums avec lui. Ta période « biographie » ?

A. C. : A l’époque, François Dimberton ne trouvait pas de contrats, et je lui ai dit : « En attendant, tu sais ce qui marche, en ce moment ? Ce sont les biographies. » Il m’a répondu : » Ah ouais, tu as raison pourquoi pas. Mais sur quoi ? » « Ah ben je ne sais pas… On va chercher dans les gens qu’on aime bien. » Je lui dis : « Pourquoi pas De Funès ? » Je m'en rappellerais toujours. C'était à la Place de la République. Il faisait beau c’était l’été. On buvait un café ensemble. Il me regarde et il saute de joie. Il me dit : « Mais oui, tu as raison. C'est génial ! » Du coup, ça a démarré comme ça. C'est pour ça que la première biographie, c'était le de Funès.

Je revenais des Pyrénées. Je n'avais plus de contrat. Je n'avais plus rien. Je voulais me recentrer sur ma carrière. Je ne m'en étais pas vraiment occupé. Je voulais créer des scénarios. C'est pour ça que j'ai fini par me bouger. En attendant, en faisant des bios, ça m'a permis de réfléchir sur mes projets. Je ne sais pas si j'ai fait le bon choix. J'aurais mieux fait de travailler avec des scénaristes où je mets plus haut mon potentiel, tel que je fais maintenant dans la série avec Philippe. Je me suis dit ça aussi.

Il ne faut pas regretter.

A. C. : Oui, mais j'ai tendance à regretter. Comme Jean Rochefort qui n'arrêtait pas de dire : « Je regrette. Je regrette. » Je regrette beaucoup de choses, dans la vie. J’ai du mal à m'en empêcher.

Entre le Gainsbourg, le de Funès et le Sacha Guitry, lequel tu as préféré dessiner en tant qu’artiste ?

A. C. : Dans les trois, Je pense que c'est Gainsbourg.

Extrait de Gainsbourg, avec François Dimberton au scénario et Alexis Chabert au dessin

Extrait de Gainsbourg, avec François Dimberton au scénario et Alexis Chabert au dessin
© Jungle, 2015

J’étais sûr que tu allais dire ça. C'est celui où je vois le plus de plaisir.

A. C. : C'est possible. Il y a plus d'unité, déjà dans le dessin, hormis une ou deux pages que je n’aime pas. Je l'ai réalisé en un temps record, cet album. C'est extraordinaire. J'ai mis cinq mois à le faire. Derrière, il y a une coloriste béton, trop forte.

Oui, j'ai regardé. Ce n'était pas toi les couleurs, mais elles sont chouettes.

A. C. : Elles sont vachement bien. Je supervisais un peu. Mais Magali Paya qui bossait là-dessus était vraiment super. J'imagine qu'elle doit continuer. Elle a beaucoup de talent.

Après, j'ai quand même bien aimé faire Sacha Guitry. Il est quand même sympa, cet album.

Pour le de Funès, je suis emmerdé. Je n’aime pas du tout la couverture. Et on est passé à côté de scènes culte dans la vie de de Funès. Par exemple, sur de Funès, il manque la scène culte dans Le grand restaurant, quand il imite Adolf Hitler.

Ce n'est pas un film génial, mais la première partie dans le restaurant est top. Après, quand ils partent dans la nature, c'est moins bien.

A. C. : Voilà. C'est ce que je dis toujours. Le grand restaurant est génial jusqu'à la moitié. Le reste, c'est de la merde. A l'époque, la mode, c'était des courses poursuite à l'américaine. Les Français ont cru pouvoir bien faire, que c'était la recette qui allait marcher. Le film perd en intérêt. C'est dommage.

Cela dit, il manque cette séquence-là. Donc 1) la couverture, j'ai trouvé ça moche. Je vois encore l'éditeur, qui dit que la couverture, c'est chic. Mais de Funès, cela n’a rien de chic, c'est populaire ! Ce n'est pas la pochette qu'il fallait faire. Je n'ai pas eu assez de cran pour diriger moi-même le truc. J'étais un peu dépassé. J'en avais marre, je n’en pouvais plus de dessiner ce truc-là. J'ai beaucoup bossé pour imiter de Funès. Des séquences avec de Funès, j'en ai regardé ! J'ai même imité de Funès. J'ai étudié sa gestuelle, sa façon de parler. Heureusement qu'on ne me filmait pas, sinon j'aurais été ridicule. Mais ça m’a servi à incarner vraiment le personnage. Il fallait vraiment qu'il lui ressemble.

Il manque aussi, avec de Funès, le film Sur un arbre perché. Visuellement, c'est génial. Il y avait un truc à faire.

Quand il boit l’eau du lave-glace pendant que les autres dorment. C’est ça qui me vient à l’esprit tout de suite.

A. C. : L’idée est géniale, un huis-clos sur un arbre à 300 m de hauteur. C'est intéressant ce qu'a fait François, mais il est parfois allé trop vite.

Quand le musée de Funès s'est créé, j'ai créé le contact chez Delcourt mais il ne s’est rien passé. Puis il y a deux autres auteurs qui ont fait un album sur de Funès. Maintenant, il est en vente là-bas…

Lafesse

Comment es-tu arrivé à bosser avec Jean-Yves Lafesse sur Punk Mamy ?

A. C. : C’est drôle, ça. J’avais travaillé chez Jungle. Je cherchais un truc à faire. L’éditrice Estelle Dumesnil me dit : « J'ai un truc pour toi. Ça te plairait. Tu connais Jean-Yves Lafesse ? » « Je pense bien », je lui réponds. « Il y a un truc à faire avec lui. » « D'accord, on y va. »

Ils avaient démarré un projet : Ça faisait déjà trois ans qu'ils étaient sur ce machin. Ils faisaient des storyboards et ça ne fonctionnait pas. Jean-Yves, cela ne lui plaisait pas. Tout était retardé. C’était un vrai bordel. Ils ramaient tous, ils n'y arrivaient plus. C'est aussi la faute de Jean-Yves. Le storyboarder était un mec de chez Jungle que je connaissais bien : il disait qu'il n’en pouvait plus. Je suis arrivé en sauveur et j'ai sauvé le truc. Ils ramaient. J'ai pris le storyboard en main. J'ai bossé avec Jean-Yves.

Couverture de Punk Mamy T.1 par Jean-Yves Lafesse au scénario et Alexis Chabert au dessin.

Couverture de Punk Mamy T.1 - Aux Armes les doyens, par Jean-Yves Lafesse au scénario et Alexis Chabert au dessin

Donc tout s’est bien passé ?

A. C. : Le problème, c'est qu’ils manquaient de budget et que les délais étaient courts. Le résultat des courses, comme disait Mozart, est que ce n'est pas en travaillant vite qu'on fait des choses bien. Il la raison. C’est l’avis d’un Maitre ! Sans faire du Mozart, au moins cette recette fonctionne. Quand on prend son temps pour faire bien les choses, ça permet de ne pas oublier des choses essentielles. Dans l'histoire de Jean-Yves, c'est pareil. La sauce n'a pas vraiment pris, cela a tourné un peu en eau de boudin. Il manque des séquences, dans Punk Mamy. Quand l'album est pratiquement parti en fabrication, Jean-Yves m’appelle et me dit qu'il a oublié une séquence. Maintenant, c'est trop tard. Il manque 10-20 pages. Cela aurait été génial de les faire. Même son scénario était discutable. Et le dessin aussi ! Je n'y étais pas, dans le dessin.

Extrait de Punk mamy T1

Extrait de Punk Mamy T.1 par Jean-Yves Lafesse au scénario et Alexis Chabert au dessin
© Jungle, 2019

Finalement, cela a été une expérience compliquée…

A. C. : Il y avait trop de choses à gérer. Je suis parti en porte-à-faux. Je n'ai pas eu le temps d’étudier un style graphique qui aurait été assez aisé et efficace, et beaucoup plus flatteur que celui-là. Je trouve ça froid. Ce n'est pas du Jean-Yves. C’est dommage. Et Jean-Yves n’en faisait qu'à sa tête. Lui, il avait une revanche à prendre sur son côté humoristique. Il voulait se détacher de son côté drôle. Je trouve qu'il a eu un peu tort. Il se prenait un peu trop au sérieux dans cette histoire. Il aurait fallu qu’il se lâche comme d'habitude. Il était perdu lui-même avec son propre projet. Il aurait fallu un coach qui le recadre tout de suite. Moi, je l'ai fait un petit peu, mais je n'avais pas assez de pouvoir. Je n'avais pas assez de recul, non plus, faute de temps. C'est marrant comme ça se joue souvent à des concours de circonstances.

Je regrette et je regrette surtout son décès. Malheureusement. C'était un mec vraiment sympa.

Tu avais gardé contact avec lui après ?

A. C. : Oui, bien sûr. On s’est fait des petites virées à Paris. Je suis allé le voir en Bretagne. Il était devenu un ami.

Rendez-vous en 2027 ?

Revenons au présent et à ta série en cours. Où en es-tu du tome 4 qui nous parlera d’été ?

A. C. : Je suis en train de réaliser le crayonné de la planche 38.

Tu as bien avancé !

A. C. : Oui ! Mais il n'y a pas encore la couleur.

Il y avait eu un gros délai entre la publication du tome 2 et du tome 3…

A. C. : Oui. Je n’ai rien compris. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Enfin, si, il y a eu plein de choses. Il y avait mon autre projet sur lequel j’essayais d’avancer. Et d'autres trucs qui m'ont ralenti. Et le tome 4, je l'ai démarré en juin 2025, je crois.

J'espère qu'on pourra l'avoir début 2027.

A. C. : Il devrait sortir à peu près en mars 2027, je pense. C'est-à-dire un an après la sortie du tome 3, cette fois !

Merci beaucoup pour cet échange à cœur ouvert, Alexis.

Propos recueillis par François Samson.

Article publié dans ZOO Le Mag N°108 Janvier-Février 2026


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