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Petits villages, grandes histoires : Le Petit Maire

Devenir maire d’un petit village rural, c’est découvrir un quotidien fait de proximité, de contraintes et d’engagement humain. À travers un entretien croisé, Laurent Turpin et Olivier Berlion racontent la genèse de l’album Le Petit Maire, une bande dessinée documentaire qui explore, avec humour et tendresse, les réalités concrètes et souvent méconnues de la fonction municipale.

Comment vous est venue l’idée de témoigner de la vie d’un petit maire ?

Laurent Turpin : Il y a eu plusieurs étapes. La première, c’est que, quand on devient maire d’une petite commune rurale, ce qui est mon cas, on ne connaît pas le quotidien. On découvre la proximité avec les habitants, la gestion quotidienne, les difficultés comme les plaisirs. En racontant ces expériences autour de moi, je me suis rendu compte que ce monde était très mal connu.

Laurent Muller, éditeur aux Arènes BD, est un ami. Je lui ai donc raconté ma vie de maire et il m’a dit que c’était génial et que ça pourrait faire l’objet d’un livre. L’année dernière, j’ai retrouvé Olivier, qui est aussi un ami de très longue date. On discute de nos vies, je lui raconte mes histoires. Il était à la recherche d’un nouveau projet parce qu’il voulait changer de style graphique, et il m’a dit : « Mais attends, c’est extraordinaire, j’ai envie de faire ça. »

Olivier, tu vis dans une petite commune ou dans une grande ville ?

Olivier Berlion : Je vis dans une petite commune à côté d’Uzès, et c’est vrai que j’ai affaire aux affres et aux errances de la mairie de mon village. La vie de village m’a toujours intéressé, même dans mes projets précédents. Ça a débuté par Le Cadet des Soupetard (Dargaud) qui se déroule dans un petit village de Dordogne, Lie-de-vin (Dargaud), dans un petit village perdu, Garrigue (Dargaud), etc.

Pour moi, c’est là que se trouve l’essence de l’humanité qui cohabite. C’est un sujet parfait !

L. T. : Cette proximité avec le monde communal est aussi liée à son histoire familiale : le père d’Olivier a été maire d’un petit village, et cette expérience a nourri son regard sur les problématiques locales, souvent intemporelles.

Extrait de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin

Extrait de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin © Les Arènes BD, 2026

Comment avez-vous élaboré le récit ?

L. T. : L’idée était de traiter, en fin d’album, la question de se représenter ou non. C’est une préoccupation importante aujourd’hui : il y a beaucoup de maires de petites communes rurales qui ne se représentent pas. Pourquoi ? À partir de cette interrogation, on est remontés en amont : qu’est-ce que la vie quotidienne d’un maire rural ? Quelles sont ses relations avec ses administrés ? Quelles sont ses fonctions ? Ce sont des questions rarement développées.

Ce n’est pas un essai, c’est un récit dans lequel j’explique comment je suis revenu dans le village, pour quelles raisons j’ai voulu être élu…

L’idée était d’écrire un récit en chapitres, d’en discuter avec Olivier parce que lui sait découper et mettre en scène de la bande dessinée. C’est un récit de moi, des dessins de lui, et, entre les deux, un vrai travail à quatre mains. Concrètement, le travail s’est fait par allers-retours permanents : écriture, discussion, crayonnés, ajustements. Chaque séquence était pensée pour rester fidèle à la réalité tout en trouvant une forme narrative efficace.

O. B. : Après, on a réajusté, rajouté des dialogues qui ne sont pas forcément réels pour faire rire. On a surtout créé quelques personnages symboliques. Par exemple, le râleur : il y en a beaucoup dans un village, ils sont parfois très pénibles, donc on l’a concentré en un seul personnage.

Ou encore le personnage de la Loi. Parfois, Laurent expliquait ce qui est légal ou illégal, ce qui peut être un peu pesant dans un récit. On s’est donc dit qu’avec ce petit personnage qui intervient quand il veut, cela permettrait de rendre tout ça plus amusant.

« C’est un récit de moi, des dessins de lui, et, entre les deux, un vrai travail à quatre mains »

L’album est à la fois pédagogique et très léger dans le ton…

L. T. : Il y a à la fois les anecdotes, et Olivier rajoute beaucoup de tendresse et d’humour. C’est son style de bande dessinée et ça fonctionne très bien.

Laurent Muller, l’éditeur, voulait que ce soit pédagogique. On assure beaucoup de tâches administratives peu connues. Mais l’objectif était avant tout de raconter une histoire citoyenne et bienveillante.

O. B. : Laurent avait un peu de résistance au début, mais j’ai insisté pour humaniser son personnage et parler de ses états d’âme, de ses doutes, de ses interrogations. J’aime bien ajouter cette dimension aux personnages, et je trouve qu’on s’attache au personnage de Laurent Turpin.

Extrait

Extrait de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin © Les Arènes BD, 2026

Malgré l’humour, certaines situations sont humainement complexes à gérer…

O. B. : Je l’ai vu en action, notamment lors d’un conseil municipal. Laurent est un vrai diplomate. Beaucoup de problématiques surgissent dans ces réunions, parfois très tendues, qui ressemblent presque à des débats télévisés. Je l’ai vu jongler pour trouver le point d’équilibre entre des positions opposées.

Mon père a aussi été maire, j'ai même fait un mémoire sur les registres paroissiaux du XVIIe siècle de son petit village. Cela m’avait beaucoup intéressé et j’ai vu mon père en action avec déjà les mêmes problématiques que celles que me racontait Laurent.

L. T. : C’est exactement ça. Il faut sans cesse trouver l’équilibre entre les volontés individuelles et l’intérêt collectif. Quand je suis maire, je représente la collectivité. Si je sens que certains agissent uniquement pour leur intérêt personnel, ça ne me convient pas. Il faut alors trouver les mots justes pour rappeler qu’on doit avancer ensemble.

Il y a aussi une dimension très solennelle à la fonction de maire, en tant que représentant de la République…

L. T. : Oui, juridiquement, cette solennité existe pleinement. Mais dans un petit village, elle se mêle à une grande proximité. On se connaît tous. On ne se parle pas comme à la mairie de Paris. On se parle d’homme à femme, d’homme à homme. Cette double posture, à la fois représentant de l’État et voisin, fait partie de la singularité de la fonction.

Extrait de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin

Extrait de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin © Les Arènes BD, 2026

Les personnages sont très marqués, entre figures réelles et archétypes…

O. B. : Je me suis appuyé sur des archétypes qu’on croise tous : les râleurs, ceux qui sont de bonne volonté, ceux qui ne comprennent rien ou qui ne veulent pas comprendre…

Dans un village comme celui-là, tout le monde se connaît, tout le monde sait tout sur tout le monde.

L. T. : Dans la bande dessinée, le conseil municipal et les personnalités publiques sont représentés et caricaturés, comme moi, alors que tous les habitants du village sont anonymisés, de manière à rendre l’histoire universelle. Olivier est un dessinateur de génie, donc on reconnaît très bien mon village.

Avant même le dessin, j’ai présenté le projet au conseil municipal. Tous ont adhéré, même si certains se sont demandé quelle nouvelle idée un peu loufoque leur maire avait encore eue.

La parité dans les petites communes est une difficulté ?

L. T. : La loi a changé récemment. Désormais, dans les communes de moins de 1 000 habitants, il faut constituer des listes complètes et paritaires. C’est une avancée importante, mais sur le terrain, c’est parfois compliqué. Les habitudes étaient différentes : on pouvait barrer des noms, voter pour des personnes plutôt que pour une liste. Aujourd’hui, le cadre est plus strict, avec des conséquences très concrètes pour la constitution des équipes municipales.

Olivier, c’est un dessin très différent de ce que tu faisais avant. Comment as-tu abordé ce changement de trait et cette couleur monochrome ?

O. B. : Ce trait très jeté, je le pratique depuis trente ans. La tablette graphique m’a permis de le retrouver sans perdre en lisibilité. Quand je suis sorti de mon école de dessin, je dessinais comme ça, et j'avais déjà même des contacts avec Psikopat, l'Echo des savanes et ce trait, très jeté, leur plaisait. Puis j'ai rencontré Corbeyran, et je me suis embarqué dans une autre direction.

Pour la couleur monochrome, j’ai fait des essais que j’ai montrés à Laurent. Je lui ai proposé de mettre en avant le bleu, le blanc et le rouge de la mairie et de l’écharpe, afin qu’on identifie toujours les codes. Ça donnait aussi un côté plus léger, plus documentaire. Ensuite, j’ai contacté Christian Favrelle, mon coloriste habituel, notamment sur Tony Corso et La Guerre des boutons. Il a repris l’esprit, ajouté sa touche. C’est aussi un vrai travail à deux qui m’a permis d’arriver à ce résultat.

Sans dévoiler la fin, comment avez-vous imaginé la conclusion de l’album ?

L. T. : La fin pose la question de l’équilibre. Qu’est-ce qui fait qu’on n’a plus envie de se représenter ? La fatigue, l’âge, la vie personnelle, la lassitude, parfois le sentiment d’isolement. Et à l’inverse, qu’est-ce qui donne envie de continuer ?

L’engagement, le plaisir d’agir, la reconnaissance des habitants, le travail d’équipe.
Un maire ne travaille jamais seul : quand on est entouré d’une équipe soudée, on tient. Quand on se retrouve isolé, on lâche plus facilement. L’album montre cette balance, sans jugement.

Couverture de Le Petit Maire, aux Arènes BD le 26 février.

Couverture de Le Petit Maire, par Olivier Berlion et Laurent Turpin, aux Arènes BD le 26 février.

Une dernière question, vous envisagez une suite : Le Petit député, Le Petit sénateur ?

O. B. : Ah, ça, il faudra voir ! Pour l’instant, rien n’est prévu. Je veux déjà voir l’accueil. Pour moi, c’est une nouvelle expérience graphique, et j’ai vraiment envie de continuer dans cette direction. Dessiner comme ça, sur le vif, c’est un plaisir permanent.

L. T. : C’est gentil de me voir député ou sénateur (rires).

Article publié dans ZOO Le Mag N°109 Mars-Avril 2026


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