Autodidacte génial ou doux illuminé ? Charles Hatfield, inventeur d’une potion de vingt-trois produits chimiques destinée à ensemencer les nuages, appartient à cette galerie de personnages extravagants qui ont façonné l’imaginaire américain. Rodolphe et Griffo consacrent un album fascinant à ce « faiseur de pluie ».

Couverture de Rainmaker, la vie étonnante de Charles Hatfield, par Rodolphe et Griffo. En librairie le 23 janvier 2026.
Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?
Rodolphe : Nous nous sommes rencontrés lors du salon du polar de Cognac. Griffo travaillait sur le début de L'Oracle de la Luna, d'après Frédéric Lenoir. Il m’a expliqué qu’il rencontrait des difficultés et m’a demandé de l’aide. J’ai finalement repris le scénario ! Nous nous sommes rendu compte que nous nous entendions très bien, que nous avions beaucoup de goûts communs, et que travailler ensemble était donc à la fois très agréable et très pratique.
Ce nouvel album paru aux éditions Anspach illustre ce qu’on peut imaginer du rêve américain. Lequel de vous deux a découvert ce personnage de Charles Hatfield ?
Griffo : Si je ne me trompe pas, l’idée vient de notre éditeur, Nicolas Anspach.
Rodolphe : Nicolas est quelqu’un d’extrêmement curieux, toujours à l’affût de toutes les bizarreries, de toutes les biographies étonnantes, et il en parle à ses auteurs. C’est grâce à lui que beaucoup de projets ont commencé.
Qu’est-ce qui vous a plu dans ce personnage ?
Griffo : Pour moi, l’histoire est extraordinaire. C’est le début du XXᵉ siècle, le début du grand empire américain et du rêve américain. C’est plein d’énergie. Il y avait plein de personnages comme Hatfield, avec des idées parfois complètement dingues, qui commencent à construire ce que sont les États-Unis aujourd’hui.
Rodolphe : Notre personnage, c’est un peu Don Quichotte. Il s’invente ses moulins à vent et il y croit. C’est extraordinaire. Son histoire de « faire pleuvoir », ça fait quand même bien marrer les gens.

Le faiseur de pluie dans toute sa grandeur ! Un scénario signé Rodolphe, sublimé par le trait de Griffo.
© Anspach, 2026
Effectivement, il a un côté assez drôle dans ses aventures.
Griffo : Pour moi, c’est une histoire tragicomique. Il y a un côté humoristique et un côté très dramatique là-dedans.
Rodolphe : Je crois que ça ressemble à beaucoup de destins : il y a une partie extraordinaire. Quelque chose d’unique dans la vie de cet homme qui invente, et qui se retrouve doté d’un pouvoir énorme. Quand on arrive à l’histoire de San Diego, il est Dieu : il fait monter les eaux. Et à côté de ça, c’est un petit pépère dans sa Ford T qui au départ vend des machines à coudre. C’est un peu ce qu’on a voulu montrer sur la couverture.
Il y a cette ambivalence : ce personnage qui n’est rien du tout peut paraître divin par certains côtés et complètement ridicule par d’autres. C’est un peu ma façon de voir notre Charles.
Griffo : Il a emporté ses secrets dans sa tombe, puisque la formule des 23 produits chimiques n’a jamais été dévoilée. On ne sait même pas s’il a vraiment provoqué la pluie, ou si ce n’était qu’une coïncidence.
Il y a un peu de documentation, tant du point de vue graphique que du point de vue de son histoire personnelle. Où avez-vous trouvé vos sources ?
Griffo : Il y a pas mal de photos d’époque. Pas exactement d’Hatfield, mais de l’inondation, il y a suffisamment d’images pour se faire une idée de la catastrophe. Et pour le reste, je voyais l’album comme une sorte de documentaire, moins centré sur le personnage lui-même que sur l’histoire. C’est une approche journalistique.
D’ailleurs, c’est un journaliste qui l’interroge.
Rodolphe : Exactement. C’est la construction du récit qui inclut ce personnage de fiction. Ce personnage est inventé, c’est le seul, d’ailleurs, mais il permet de cheminer à travers l’histoire authentique de Hatfield. Il mène l’enquête qui révèle au public, à notre lectorat, les aventures et mésaventures de notre personnage.
Les inondations de San Diego sont bien documentées. Tu t’inspires d’ailleurs très fortement d’une photo pour réaliser cette case où l’on voit le pont en trois parties au moment des inondations.
Griffo : Je me suis basé sur des photos existantes de l’inondation, et j’ai fantasmé le reste. Il y a eu une autre inondation dans les années 1930 ou 1940, et les photos sont pratiquement les mêmes : seules les voitures ont évolué, mais ça, c’est facile à changer. L’architecture n’a pas beaucoup changé en vingt ans.
Est-ce qu’il y a une case ou une planche qui t’a donné particulièrement de plaisir à dessiner ?
Griffo : Ce que j’aime bien, c’est dessiner ces paysages inondés, toutes ces eaux. L’aquarelle s’y prête bien : c’est 90 % d’eau et 10 % de peinture et de pigments.

Presque un docu-BD, cet album saura vous plonger dans l'Amérique d'il y a un siècle.
© Anspach, 2026
L’histoire se déroule il y a un peu plus de cent ans, et ce personnage a l’idée, grâce à des produits chimiques de son invention, d’aller ensemencer les nuages. Selon vous, aujourd’hui encore, la science peut-elle faire face au dérèglement climatique ?
Rodolphe : Ce n’était pas le premier. Dans l’Antiquité, avant les batailles, des pythies observaient le ciel pour savoir si les éléments allaient dans leur sens ou non. Pendant la guerre de Sécession, il y a également eu des essais pour maîtriser la météorologie. Notre personnage s’inscrit dans ce mouvement.
Êtes-vous déjà sur un projet ensemble ?
Rodolphe : On peut dire un petit mot sur Conan Doyle. Parallèlement à son travail d’écriture, Sir Arthur Conan Doyle, auteur des Aventures de Sherlock Holmes, était également détective. Il aidait Scotland Yard dans diverses enquêtes. Comme son héros, il partait sur le terrain avec sa casquette et sa loupe, inspecter les lieux, rencontrer les témoins, et essayer de faire avancer le schmilblick. C’est encore une piste lancée par notre ami Nicolas Anspach. Le livre sortira l’année prochaine.
Parallèlement, nous sortons Chagrin, une adaptation extrêmement libre de La Peau de chagrin de Balzac. Tellement libre que j’en ai même changé le titre.
Propos recueillis par Christophe Vilain
Article publié dans
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