Dans sa nouvelle bande dessinée Comanche Trail, un régal pour les yeux, Christian Rossi, adepte du genre, raconte l’histoire d’une malédiction indienne dans la tribu des Comanches. Il a notamment dessiné Jim Cutlass avec Jean Giraud et Jean-Michel Charlier. Entretien avec un des maîtres du genre.
Après Jim Cutlass, Golden West, Go West Young Man, W.E.S.T. et tant d’autres, votre fascination pour le western, notamment indien, ne faiblit pas, bien au contraire. Comment est née cette nouvelle aventure, Comanche Trail ?
Christian Rossi : J’ai relu incidemment Golden West et je me suis rendu compte qu’il y avait la possibilité, dans une séquence, d’y insérer l’aventure d’un jeune Indien avant qu’il ne retrouve sa famille et soit débarrassé de sa malédiction. Les idées me sont ensuite venues au fur et à mesure d’un travail de deux ans. Je me suis en fait saisi d’une contraction dans le scénario de Golden West pour réinstaller une description plus développée de cet univers de western indien. Si j’ai suffisamment de matière et d’énergie, je travaillerai sur un troisième tome pour boucler une trilogie.

Extrait de Comanche Trail par Christian Rossi, l'histoire d'une malédiction indienne dans la tribu des Comanches © Casterman, 2026
Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans ces histoires indiennes ?
C. R. : Depuis le début, je suis obsédé par cette histoire de destinée crépusculaire chez les Indiens. Ils sont inscrits dans leur écosystème avant l’heure et rétifs à toute forme de progrès. Ils existent et, vingt ans plus tard, ils ne sont plus là . Certains survivent, et cela pose la question de leur adaptation, des compromis qu’ils doivent faire. Et, plus largement, jusqu’à quel point la vie l’emporte sur la mort d’une nation, d’une culture, d’un écosystème.
La dimension spirituelle vous intéresse beaucoup...
C. R. : Oui, car je crois en la croyance, au fait de croire, car je pense qu’elle agit de manière subjective et objective. Il y a ce qui est écrit et aussi l’idée de quelque chose de supérieur à nous. Et il y a les actes magiques. C’est assez puissant par rapport à notre psyché, à notre inconscient. Cela a été longtemps mal perçu dans nos sociétés occidentales et a été réévalué à l’aune d’une resucée californienne comme le développement personnel et tout un tas d’autres choses…

Extrait de Comanche Trail, un western signé Christian Rossi © Casterman, 2026
Quel souvenir gardez-vous de vos années avec Jean Giraud et Jean-Michel Charlier quand vous bossiez ensemble sur la série Jim Cutlass ?
C. R. : Avec Jean-Michel, ça a été assez court car il a été malade et nous a quittés au milieu du premier album, comme une mauvaise blague. Mais avec Jean, je conserve de grands moments, des crises de rigolade. C’étaient des rencontres avec mon idole, mais ce n’était pas le rapport tremblotant d’un fan. On était sur le travail, et une amitié est née, faite de franche camaraderie.
C’est là qu’est née votre passion pour le western ?
C. R. : Non, bien avant ! Il y avait déjà une approche qui remontait simplement, comme beaucoup de collègues, à mes lectures de Blueberry, que j’ai découvert quand j’avais dix ans. Ça m’a fait rêver et, comme j’étais un dessinateur en herbe, je me suis mis à dessiner des chevaux et des bonshommes dessus.

Extrait de Comanche Trail signé Christian Rossi © Casterman, 2026
Ça ne vous a jamais quitté…
C. R. : J’ai toujours une tendre affection pour cette période d’une trentaine d’années. Elle est aujourd’hui l’objet de nombreux mythes et de littérature. Il y a beaucoup d’ethnographie maintenant.
Comment êtes-vous entré en bande dessinée ?
C. R. : Je suis photograveur de formation. J’ai fait de la pub sans y croire, mais pour continuer les cours à l’école Estienne. Puis j’ai exercé un an, car il fallait gagner sa vie. Mais, par une espèce de hasard objectif, j’ai toujours gardé la BD dans un coin de ma tête. Un jour, je tombe sur une petite annonce de Didier Convard qui cherchait des dessinateurs de BD pour une revue qui se créait. Je suis allé les voir et j’ai commencé. La presse de l’époque, c’était quelque chose. Avec des délais, des scénarios qu’il fallait rendre… Tout était bon pour élargir le champ et la connaissance d’un dessinateur, et c’est une très bonne formation. Et puis, bien sûr, il y a les rencontres. Moi, ça a été Joseph Gillain (Jijé).

Comanche Trail par Christian Rossi, l'un des maîtres du genre© Casterman, 2026
Racontez-nous…
C. R. : À 19 ans, je suis allé le voir avec mon dossier sous le bras. J’y suis retourné pendant deux ans. La première fois, c’était avec mon ami André Juillard. Puis j’ai appris qu’un certain François Boucq se rendait aussi chez lui… Quand je voyais ce mec, plus vieux que mon père, qui se comportait comme un ado, ponctuait chacune de ses phrases d’un grand éclat de rire, bricolait et peignait le matin puis était chaque après-midi à sa table à dessin, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire !

Extrait du dernier album de Christian Rossi, Comanche Trail © Casterman, 2026
C’était l’époque où l’on pouvait rencontrer des pros qui avaient un peu de temps pour nous aider, tout en nous mettant en garde sur la notion de travail, l’ouverture d’esprit, la curiosité, le fait d’avoir une culture tous azimuts, lire des livres d’histoire et de littérature pour nourrir notre travail de dessinateur. Ils nous apprenaient aussi la gestion de la documentation et le fait de noircir du papier avec l’objectif d’être de plus en plus armés pour l’avenir. Mais ce n’est pas facile d’être apprenti : il y a une nécessité de franchir des étapes. Et il y avait aussi l’humanité : c’étaient des mecs normaux. Avec Jijé, avec Jean Giraud, il y avait une relation de personne à personne qui donne de la chair à l’envie de faire de la BD.

Comanche Trail par Christian Rossi © Casterman, 2026
Transmettez-vous à votre tour ?
C. R. : Oui, j’ai récemment eu deux jeunes. Il y a encore des gens qui se pointent et qui ont les crocs. À leur contact, j’apprends autant qu’eux. Il y a eu Emmanuel Lepage pendant des années, quand je vivais près de Saint-Quay-Portrieux en Bretagne (il a racheté ma maison quand je suis parti vivre à Lyon), mais aussi Mathieu Bonhomme. Il y avait le plaisir de l’échange.
Qu’est-ce qui vous guide ?
C. R. : Le dessin ! Le fait d’essayer des synthèses de styles d’influences qui sont disparates. J’ai puisé, par exemple, chez des auteurs américains. Il y a un côté éternel débutant. Si on s’arrête à un style, on a un véhicule dans lequel on est à l’aise pour raconter les histoires et faire de la mise en scène, ce qui est un trip total ! On n’a plus besoin de chercher, car c’est au point. Mais il y a un côté émotif chez moi qui fait que, dès que je maîtrise un truc, j’ai besoin de passer à une autre hypothétique découverte.
Même si je ne suis jamais vraiment content de ce que je fais, mon boulot est un laboratoire avec la promesse que j’arriverai à faire quelque chose de pas mal. Quand je me suis mis à la couleur directe dans W.E.S.T., c’était après des années où je n’étais convaincu que par le noir et blanc. J’ai cette volonté de me balader dans ce grand jardin qu’est la bande dessinée.
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