Jean-Pierre Pécau a écrit un XIII Trilogy consacré à Sheridan, président assassiné en amont de la série-mère de Van Hamme et Vance. Pécau, un amoureux du cinéma américain des années 70, s’en est donné à cœur joie. Rencontre avec un scénariste heureux.
Qu’est-ce qui vous a motivé dans ce projet de XIII Trilogy ?
Jean-Pierre Pécau : Plusieurs choses ! Déjà parce que XIII, c'est comme mes lectures de bande dessinée de départ, avec Corto Maltese, Tintin, etc. : c'est la base de la bande dessinée de genre. Donc effectivement, j'étais très flatté qu'on me sollicite.
Ensuite, c'est un truc que j'aime bien faire, même dans mes scénarios à moi : un principe de puzzle. On a une situation de base et il faut essayer de trouver des pièces de puzzle qui s'emboîtent bien pour faire une histoire. Et là, c'était exactement ça, puisque le principe de XIII Trilogy est de trouver des personnages qui sont dans la série et de raconter leur histoire. Donc ça tombait parfaitement bien.

Extrait de XIII Trilogy, Sheridan, T. 1 © 2026, WILSON - PECAU - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a)
Pour lancer une nouvelle intrigue, comment trouve-t-on un fil à dénouer dans l'énorme pelote de laine XIII ?
J.-P.P. : Effectivement, ça a été le problème principal. Au départ, il y a maintenant bien 3 ans, Yves Schlirf, un des directeurs de Dargaud Benelux qui nous a quittés récemment, le pauvre, m'a téléphoné en me demandant si j'étais intéressé. Je lui ai répondu : « Oui, bien évidemment ». Il m'a alors dit « Il faut que tu trouves une histoire à nous proposer. » Et j'ai commencé à réfléchir. J'étais parti sur une piste avec de Préseau, le noble qui vit en Amérique latine, qui n'avait pas encore été utilisé. Mais il y avait une histoire de drogue qui ne plaisait pas à Jean Van Hamme.
Et c'est justement en téléphonant à Jean et en essayant de voir ce qu'on pouvait faire qu'il m'a mis sur la piste, sans vraiment le faire exprès, par une de ses phrases : « Mais avant de tuer un Président, c'est quand même plus simple de ne pas le faire élire, d'essayer qu'il ne gagne pas son élection. » Et je me suis dit : « Ça, c'est une piste ! » Parce que Sheridan n'a pas été employé dans les différentes variantes de XIII, et c'est vrai que c'est quelque chose qui n'a jamais été évoqué. À partir du moment où on admet, et c'est la base de XIII, que le Président a été assassiné parce que son programme gênait un certain nombre d'intérêts, on se dit : mais au moment où il a été élu, il y a quand même de fortes chances pour que ces mêmes intérêts, qui existaient bien évidemment déjà, cherchent à ne pas le faire élire.
J'avais ma trame de départ.
Avez-vous échangé à nouveau avec Van Hamme par la suite, ou est-il intervenu à un moment ou à un autre ?
J.-P.P. : Non, absolument pas. Au départ, effectivement, j'ai voulu l'appeler, déjà par plaisir, parce que ce n’est pas n’importe qui ! C'était intéressant d'avoir son point de vue et de savoir pourquoi Yves m'avait demandé. Il m'a dit : « Pour moi, XIII, c'est terminé, donc je n'interviens absolument pas dans la suite des opérations. C'est toi qui te débrouilles avec Yves, et moi, je lirai le résultat final. » J'ai eu par la suite deux ou trois échanges avec lui, mais qui n'étaient pas spécifiquement sur le projet. Et là, j'attends effectivement son avis quand le bouquin sortira.
XIII, une série en lien avec l’actualité ? Dans votre histoire, on voit par exemple la manipulation des opinions avant les élections, ce qui peut faire penser à l'actualité…
J.-P.P. : Le contrat de base de XIII, et Jean Van Hamme y tient beaucoup, c'est de ne pas le situer dans un univers défini. C'est-à-dire les années 70, vaguement, mais il n'y a pas de référence. On peut penser à Kennedy pour Sheridan, bien évidemment, mais il n'y a pas de correspondance exacte. Donc, à partir de ce moment-là, on colle à l'histoire, mais sans chercher, effectivement, à la rattacher à des événements.
L'idée d'un certain nombre d'intérêts qui empêchent un président progressiste de gouverner m'intéressait parce que c'est arrivé plusieurs fois aux États-Unis et dans l'histoire du monde. Mais encore une fois, on n'est pas dans la duplication d'une situation réelle.

Extrait de XIII Trilogy, Sheridan © 2026, WILSON - PECAU - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a)
Oui, bien sûr. C'est juste que ça fait écho...
J.-P.P. : Ça fait écho, mais c'est ce que je disais tout à l'heure au niveau des puzzles, c'est ça qui m'intéresse. J’ai posé le principe de base : Sheridan a eu des difficultés à se faire élire, parce que de puissants intérêts ne voulaient pas de son programme. Ça veut dire que son programme libéral gênait un certain nombre de personnes. Donc il y a de fortes chances pour que, plus jeune, le même Sheridan ait eu dans ses années universitaires une implication politique un peu plus tranchée, un peu plus extrême, comme plein de gens. Quand on est adolescent, on est quand même beaucoup plus à même de prendre des positions extrêmes ; puis au fil du temps… Mais on garde quand même ses idées. À partir du moment où je tirais un fil, le reste allait venir et ça me plaisait bien. Il y a une sorte de logique.
Comment avez-vous construit vos personnages tel le duo d’enquêteurs aidant William Sheridan ?
J.-P.P. : Il me semble qu'il y a une logique de puzzle une fois de plus : on pose l'idée que Sheridan dans sa vie d'étudiant a été impliqué dans un certain nombre d'actions pacifistes ; donc il ne l'a pas fait tout seul ; donc il avait des camarades avec lui ; donc il peut avoir un ami... Et au fur et à mesure, cela se construit comme ça. C'est un enchaînement de pièces qui se mettent en place.
Pour le vieux flic, ça c'est tout mon amour pour le cinéma américain des années 70 ! Le flic ricanant, c'est à la fois l'inspecteur Harry et tous ces vieux films où on a effectivement un personnage iconique qui est un vieux flic revenu de tout, un peu raciste, mais qui finalement se révèle être un personnage plus intéressant que prévu.

Extrait de XIII Trilogy, Sheridan, T. 1 © 2026, WILSON - PECAU - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a)
Vos dialogues sont peaufinés, avec des échanges bien sentis comme dans les polars. Avez-vous travaillé différemment vos dialogues différemment de d'habitude, pour coller à l'histoire ?
J.-P.P. : Ah non, c'est exactement la même chose dans mes autres bouquins. Mais c'est vrai que je suis beaucoup plus à l'aise en tant que dialoguiste qu'en tant que scénariste. Les dialogues viennent tout seuls. Ce n’est vraiment pas un problème. C'est justement pour ça qu’on a fait pas mal de scénarios à deux avec mon pote Frédéric Duval. Et c'est vrai qu'on se complétait parce que lui était beaucoup plus dans la construction des intrigues et moi dans le scénario-dialogues. On arrivait ainsi à se compléter et à se tirer en avant comme ça.
Coïncidence amusante : dans vos deux précédentes collaborations avec Colin Wilson, il y avait déjà un lien avec Kennedy. Vous avez coscénarisé Wonderball avec Duval, où il y a un tueur qui rappelle l'affaire Kennedy. Et le tome de la série Jour J que vous avez fait avec Wilson était aussi sur Kennedy !
J.-P.P. : Oui, c'est vrai qu'il n'y a pas d'explication, c'est vraiment le hasard, puisque les Jour J ont été faits bien avant que je sois sur les rangs pour faire un XIII. Cela dit, c'est un événement qui est traité de nombreuses fois en bande dessinée, parce que c'est très important. Ce n’est pas trop surprenant que tout le monde s'y colle !
Comment avez-vous fonctionné avec Colin Wilson, qui habite à l'autre bout du monde ?
J.-P.P. : Très simplement. Parce que déjà, Colin parle français, ce qui permet un échange plus facile. Et c'est vraiment un dessinateur sans problème. Il y a des dessinateurs qui se prennent la tête ou qui se prennent un peu trop pour Michel-Ange. Donc, la collaboration est parfois assez compliquée. Avec Colin, pas du tout. C'est vraiment un grand professionnel. Donc on se parle par Internet, grosso modo aux alentours de minuit. On est raccord au niveau des horaires : pour lui, c'est le matin et pour moi, c'est la nuit. Et ça fait quand même les trois XIII plus les deux autres collaborations, soit sept ou huit bouquins qu'on fait ensemble., et on n'a jamais eu l'ombre d'un problème. Quand il y a un truc qu'il ne comprend pas, il me le demande. Quand il y a un truc qui ne lui plaît pas, il me le dit. C’est une collaboration qui se passe sans l'ombre d'un nuage !

Extrait de XIII Trilogy, Sheridan, T. 1 © 2026, WILSON - PECAU - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a)
En plus, pour l'avoir croisé plusieurs fois, Colin Wilson est très sympa !
J.-P.P. : Oui, c'est d'ailleurs assez souvent le cas des grands dessinateurs : ils sont beaucoup moins chiants que les petits ! Il sait ce qu'il fait, il est conscient de son talent, et donc ça ne pose pas de soucis.
Cela n’a pas été compliqué en termes d'agenda ? Parce que par le passé, Colin avait parfois un planning très chargé et il fallait caler tel album entre d’autres projets pour les US ou ailleurs...
J.-P.P. : Non, parce que les trois tomes sont faits ! Enfin, Colin est en train de terminer le troisième. Mais on a commencé il y a trois ans environ et à l'époque, quand je l'ai appelé, il envisageait de laisser tomber la BD, parce que ça commençait à le fatiguer. Il est un peu plus âgé que moi… ! Et l'idée de faire trois XIII l'a relancé. C'est aussi une bonne chose !
Donc les scénarios des trois tomes sont totalement écrits, puisqu'il est en train de dessiner le troisième !
J.-P.P. : Ça, c'était une demande de mon cher Yves de faire les trois scénarios à la suite. Il avait d'ailleurs totalement raison parce que ça permet effectivement de suivre complètement l'écriture et pas d'avoir des trous puis d'oublier des choses. Donc c'était bien. Et pendant que j'écrivais les trois, Colin commençait le premier. Et là, le deuxième tome devrait sortir en mai 2027. Ce sont des sorties relativement rapprochées, mais comme tout est fait, c'est bien.
Qu'avez-vous envie que le lecteur vive à la lecture de Sheridan ? Qu'avez-vous envie de dire aux lecteurs, si c'est vous qui présentez l'album ?
J.-P.P. : Mis à part la flatterie de faire un XIII, (parce que c'est vrai que quand on est choisi pour faire un XIII, l'ego quand même est assez content), ce qui m'intéressait dans le projet est surtout la bonne idée de Sheridan, qui m'a plu parce que c’est une question que je m'étais toujours posée en lisant les XIII : comment s'était passée l'élection de Sheridan, qu'est-ce qu'il y avait eu pour que ça s'enclenche comme ça ? Ça m’a permis de le raconter.
Après, le fond m'intéresse aussi. C'est-à-dire qu'on est en résonance, même si Jean ne voudrait pas que je dise ça, avec ce qui se passe aux Etats-Unis, avec l'élection de Trump. Donc il y a une actualité qui me plaît bien aussi ; enfin, pas Trump mais l'actualité !

Extrait de XIII Trilogy, Sheridan, T. 1 © 2026, WILSON - PECAU - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a)
Autre chose que vous voudriez ajouter ?
J.-P.P. : Non, mis à Part le décès d'Yves Schlirf qui m'a filé un coup, effectivement, parce que ce n'était pas attendu du tout, et que, comme je vous l'ai dit, on devait se voir le mois prochain à Bruxelles. Et je ne le verrai pas. C'est vrai que ça m'a attristé, bien évidemment, ce qui est tout à fait normal, c'est une banalité sans fond, ce que je dis là !
Non, c'est bien de l'évoquer. Ce n'est pas banal, c'est important.
J.-P.P. : Oui, parce que le peu que je l'ai connu par téléphone, c'était quand même un grand directeur de collection. J'en ai connu pas mal et j'en ai connu pas mal des mauvais, ou du moins des gens qui aimaient la bande dessinée, mais c'est tout, qui n'étaient pas directeurs de collection ! Je ne peux pas leur en vouloir d'aimer la bande dessinée, mais ce n'est pas suffisant pour faire ce travail. Lui par contre aimait la bande dessinée, et en plus, il savait de quoi il parlait.
Les quelques fois où il m'a donné une piste ou un avis, c'était vraiment justifié. Même de manière assez large. Je me souviens, il y a un an de ça, j'étais un peu bloqué sur la suite des événements, je crois que c’était sur le deuxième tome. Donc il lit ce que j’avais écrit et il me dit : « Bah, écoute : laisse mitonner, ne continue pas pour l'instant, prends un peu de champ. » Et c'est vrai que ça, c'est un conseil que, normalement, un bon directeur de collection doit dire à son auteur… mais qui n'est jamais dit, parce qu'il y a les délais, donc ça ne se fait pas comme ça.
Voilà, c'est peut-être la seule chose que j'aurais à ajouter.
Merci pour cet échange.
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