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La cryogénisation n’est pas un long fleuve tranquille

Les élites peuvent-elles se réapproprier la Terre après l’avoir fuie, exsangue, pendant mille ans ? Un millénaire truffé d’imprévus dont Fred Duval nous régale, avec le concours d’un petit robot attachant et de huit dessinateurs qui nous en mettent plein la vue. Un récit choral intelligent et beau.

Votre scénario traite à la fois de la relation homme-environnement, de la relation homme-intelligence artificielle, mais aussi des relations entre les élites et les gens ordinaires. Vous brassez pas mal de concepts !

Fred Duval : Le point commun, que l'on retrouve d'ailleurs dans tous mes autres projets SF, est que c'est avant tout un projet humaniste. Ce qui m'intéresse dans la science-fiction, c'est d'observer les humains, ce qu'ils font des machines, et tous ces enjeux-là. Dans Mille ans, en premier lieu, l'idée de base était d'observer, d'aller jusqu’au bout de l'idée : on va toujours essayer de compenser les problèmes climatiques et sociétaux en inventant des choses, plutôt que de résoudre ces problèmes.

Par exemple, pour revenir à notre quotidien, une partie de la population pense qu'on résout le problème des grandes chaleurs par la climatisation. Dans Mille ans, c'est pareil, l'espèce humaine va s'éteindre, aussi on prend les 800 000 les plus riches, puis on les congèle ! Est-ce que ça va changer quelque chose ? C'est ça qui m'intéresse. Le point de vue de départ de tout ça était de dire qu'à aucun moment ces gens-là ne vont se remettre en question. Que va-t-il se passer si jamais ils sont confrontés à ce qu'ils n'attendent pas ? C'est-à-dire de se réveiller au bout de mille ans et de reprendre les choses telles qu'elles étaient.

Mille Ans

Un millénaire truffé d’imprévus dont Fred Duval nous régale, avec le concours d’un petit robot attachant et de huit dessinateurs qui nous en mettent plein la vue © Le Lombard, 2026

Donc ça, c’est l'idée de départ. Ensuite, c'est plus compliqué. Évidemment, je me suis aussi intéressé à la manière dont la Terre pourrait évoluer s'il n'y avait plus d'activité humaine pendant 1000 ans. C'est l’aspect « aventure » de l'histoire, mais c'est vrai que je me suis intéressé par exemple à la sédimentation, à tout ce qui pourrait recouvrir très vite nos infrastructures. C'est encore un thème de la SF que je n'avais pas vraiment abordé avec mes séries.

Mille ans est un collectif, avec la participation de huit dessinateurs…

F.D. : Là où je suis vraiment content, c’est qu’ils se sont tous surpassés ! L’avantage de travailler avec huit auteurs différents, c’était d’avoir une variété de thématiques, voire de formes, dans un ensemble cohérent : un récit cyberpunk, un autre plus hard science, un plutôt orienté vers l’action, un assez contemplatif… Chaque récit a une couleur, aussi. J’avais beaucoup discuté avec les dessinateurs pour savoir ce qu’ils voulaient. C’était vraiment intéressant.

Mille Ans

Mille Ans : un récit choral intelligent et beau © Le Lombard, 2026

Philippe Buchet a créé quelques designs communs à tout le monde. J’avais envie de faire cette histoire sur la durée d’une vie. Et ça donne huit thèmes, huit auteurs, huit récits qui s’imbriquent dans quelque chose de cohérent avec ce fil rouge que constitue l’enquête du petit robot, Billy.

Il y a la disparition de la mémoire qui semble être un des sujets, mais aussi l'autonomie de l'homme face à la machine. Que souhaitez-vous que le lecteur retienne ?

F.D. : Je ne suis pas didactique dans mes albums. Là, j'ai essayé de faire quelque chose de très elliptique, pour laisser au lecteur le soin de réfléchir à tout ça. Est-il normal que la privatisation aille au bout du bout ? C'est-à-dire que, par exemple, on ne tire pas au sort les gens qui vont survivre, mais qu'on les sélectionne par l'argent. C’est l'étape ultime du capitalisme tel qu'il est devenu : c'est-à-dire, non pas au service des peuples, mais au service de petites minorités. Cela m'intéresse que les gens réfléchissent à ça.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

L'avantage de travailler avec huit auteurs différents, c'est d'avoir une variété de thématiques, voire de formes, dans un ensemble cohérent. Je me suis amusé, sans le mettre forcément en avant, avec un récit cyberpunk, un récit un peu plus hard science, un récit plutôt action avec Ronan Toulhoat par exemple... Chaque récit a une couleur, aussi. J'ai beaucoup discuté avec les auteurs pour savoir ce qu'ils voulaient. Certains voulaient du planant, d’autres de l'action. C'était vraiment intéressant. Je suis très content des huit récits, évidemment, mais il y a eu, par exemple, un joli échange avec Jaouen Salaün qui voulait quelque chose d'assez contemplatif.

Il se trouve que j'avais envie de faire cette histoire sur la durée d'une vie, ce qui donne huit thèmes, huit auteurs, huit récits qui s'imbriquent dans quelque chose de cohérent, avec ce fil rouge que constitue l'enquête du petit robot.

Mille Ans

Mille Ans, un récit d'anticipation SF © Le Lombard, 2026

Ce petit robot est touchant. Il a le côté fil rouge entre les chapitres. Même si sa quête est différente, est-ce qu'il y a un petit effet Wall-E ?

F.D. : J'y ai pensé, bien sûr. Wall-E est un film que j'ai adoré, surtout la première heure : je trouve que c'est un chef-d’œuvre absolu ! Le troisième acte m'avait semblé moins intéressant, mais les 45 premières minutes de Wall-E, c'est quelque chose d'absolument sublime, même formellement. C'est peut-être le sommet des productions Pixar !

Mais il y a aussi évidemment notre vieux complice Asimov, que j'aime bien taquiner avec ses lois de la robotique, qui a bercé l'enfance de beaucoup d'auteurs de science-fiction. Donc il y avait tout ça. Puis, finalement, Wall-E : l'humaniser au maximum pour essayer de voir jusqu'où on peut pousser les limites. C'est ce qui m'intéresse avec l'IA. Ce sont mes thématiques depuis 30 ans. Je trouve que la synthèse n’est pas mal.

Mille Ans

Mille Ans, par un collectif d'auteurs © Le Lombard, 2026

Ce robot est vraiment touchant avec son abnégation, alors qu’il est en même temps la victime de ses circuits.

F.D. : Oui, puis j'avais aussi envie d'en faire un vrai service public : il ne va pas faire de distinguo entre un humain riche et un humain pauvre. Il voit les gens tels qu'ils sont, tels qu'ils se présentent à lui. Évidemment, il a des connaissances.

J'aurais pu faire 25 récits sur ces mille ans, mais évidemment, je n'ai pas eu la place ! J'espère justement que les lecteurs combleront les blancs et en feront un personnage, non pas humanisé, mais qui a une conscience. Pas une conscience telle qu'on peut l'envisager dans des récits du type « Est-ce que les IA peuvent accéder à la conscience ? », mais une conscience de service public.

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Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

À l'occasion, lisez Karl de Cyril Bonnin, sur un robot qui a une conscience, si vous le pouvez. C’est vraiment très réussi, avec cette dimension d’imaginer comment un robot vit son intelligence artificielle très sophistiquée. C'est très poétique.

F.D. : Oui, c'est un sujet sans fin, énorme. Pour moi, les réflexions les plus marquantes à ce propos ont été faites par Philip K Dick qui avait donné Blade Runner. Évidemment, les Réplicants de Blade Runner ont influencé toute ma génération...

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Revenons sur la répartition entre les dessinateurs : comment vous est venue l'idée de ne pas travailler avec un seul dessinateur, comme par exemple avec Philippe Scoffoni sur Neo Forest ?

F.D. : Ce sont les éditions du Lombard qui m'ont demandé de proposer un concept pour un collectif de science-fiction et de travailler sur ce collectif. Il n'y avait pas de bornage. On connaît évidemment tous des dessinateurs de SF. Je pense que l'éditeur, Félix (NDLR : Pirovano), avait contacté quelques personnes plutôt proches du Lombard. Et moi, j'avais aussi des gens que je connais bien.

L'idée était de ne pas forcément travailler avec mes collaborateurs habituels comme Fred Blanchard. Donc on a échangé et quelques jours ou quelques semaines après, j'ai écrit et proposé ce concept de Mille ans. À partir de là, j'ai évoqué le fait que Philippe Buchet serait plutôt pas mal. Je le connais, donc je l'ai contacté pour qu'il fasse à la fois une des histoires mais aussi qu’il crée les designs communs à tout le monde : la station, quelques scaphandres, les navettes de circulation et le robot, évidemment. Cela permettait d'avoir quelques fils rouges.

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Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Tout le monde a accepté, ou presque : très peu de gens ont décliné, à ma connaissance. Là où je suis vraiment content, c'est qu’ils se sont tous surpassés. Personne n’a traité le sujet ou la BD par-dessus la jambe, comme un « collectif de récréation ». Quand on voit l'investissement d'un Roberto Ricci, par exemple, dans ses décors... Et même dans nos échanges, les gens étaient assez curieux. Il y a eu de très bons moments, parce qu'ils ne savaient pas ce qu’il se passait dans les autres histoires. Certains ont voulu les lire !

Pour Denis Bajram, qui faisait l'une des couvertures, le début et la fin de l'histoire, j'ai écrit ses chapitres en dernier et je lui ai envoyé tous les scénarios. Au début, j'avais fait trois pages pour lui montrer ce que ça allait donner, mais je les ai refondues à la fin, quand j’ai écrit les trois pages de conclusion. Donc, Denis a tout lu !

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

C'était un moment d'échange assez sympa. Par contre, c'est beaucoup de travail, parce que je ne les ai pas écrits dans l'ordre chronologique : j'avais les contraintes des dessinateurs. J'étais ravi de voir le sujet proposé à Fred Vignaux puis d'écrire dix pages pour lui, parce qu'on s'est croisés dans les promos sur Thorgal et qu'on s'entend bien. Fred est carré de chez carré et j’avais un créneau entre deux Thorgal : il fallait que je lui donne ces pages. L'idée que j'avais pour lui était une des dernières histoires, dans le Grand Nord canadien : je voulais qu'il aille y chercher le méchant. C'est quasiment la première histoire que j'ai écrite, puis il m’a fallu remonter tout le courant !

Heureusement, j'avais mon plan ! Mais ça a quand même été assez sympa à faire !

Comment avez-vous pu orchestrer tout ça ?

F.D. : Avec un peu de temps : on a mis un an et demi, voire deux ans. Les gens avaient des délais quand même. Évidemment, pour moi aussi, ce n’était pas un album, mais quand on fait dix pages, le contenu est quand même assez important. C'était presque un mini-projet à chaque fois. Ça s'est fait par périodes. J'ai pas mal bossé au tout début sur deux, trois histoires. Et, il y a un an, je me suis vraiment plongé dans l'écriture finale. Il en restait deux ou trois à écrire. Il n'y a pas eu de souci. C'est un gros investissement, c'est sûr, mais passionnant.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Même s’il y a l'apport de chaque dessinateur, le résultat forme vraiment un tout. Ce n'est pas homogène, mais c'est « justement » hétérogène.

F.D. : C'est ce que j'ai voulu, c'est vraiment ce que je me suis dit. Au départ, je ne pensais pas réussir à avoir autant de liens. Je voulais qu'il y ait quelques clins d'œil. Au tout début du projet, c’était par petites touches. Il y avait les mille ans, évidemment, puis on avait des missions un peu disparates, comme celle en Pologne, à Varsovie, une des premières que j'ai écrites. Après, quand j'ai eu l'idée que le robot reste sur place, je me suis dit : mais non, il faut qu'il y ait un lien et que le robot puisse mener l'enquête ! C'était la deuxième grosse version du projet. Une fois que j'ai eu ce deuxième squelette, j'ai pu écrire les six histoires qui restaient.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Vous parliez tout à l'heure du côté elliptique, et c'est vrai qu'on a finalement une vision assez fugitive de ce qu’est concrètement devenue la Terre. Les conséquences des mutations sont juste suggérées. Cela permet de faire travailler l’imagination, de donner envie d'en savoir plus sans que ce soit une frustration.

F.D. : C'était le défi. Je sais bien que dans Carmen McCallum, Travis, Renaissance, j'ai laissé plein de blancs. Il existe des histoires où à la fin, on sait tout, où on a tous les tenants et les aboutissants, où tout est verrouillé. Moi, j'aime bien laisser au lecteur le soin non pas de trancher sur les choses (il le fait, évidemment), mais celui de voir sa propre destinée sur certains personnages.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Et là, je voulais que chaque lecteur ait sa version des Mille ans. Il y a évidemment un squelette, un chemin, un début, un milieu et une fin. Mais sur ce qu'il s'est passé entre les deux, par exemple, sur l'épopée de Billy, qui raconte qu’il est resté 20 ans avant de pouvoir traverser le Rio Grande, je pense que les gens peuvent se faire le film ! Et ça, ça m'amuse beaucoup.

La vie résiste mieux qu'espéré, malgré les dégâts qui ont été provoqués par la radioactivité ou la dégradation de l'environnement. Ce n'est pas un récit pessimiste…

F.D. : Mon début de carrière était cyberpunk : Carmen, Travis, c'est très sombre, c'est très Blade Runner. Mais dans la science-fiction que j'ai démarrée il y a 7-8 ans avec Renaissance, Néo-Forest, Metropolia, j'essaie d'y mettre plus d'optimisme, ou, du moins, de dire que tout n'est pas perdu. Je ne pars pas d'un constat de noirceur totale, même si Metropolia et Néo-Forest, par exemple, sont des récits assez sombres. Il reste quand même une part de lumière.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Dans Mille ans, ça m'a beaucoup amusé parce que c'était aussi ce qui était intéressant à traiter : ces 800 000 personnes qui ont payé avec plein de certitudes, où l'argent permet de rester en vie, ce qui est sans doute très humain. Et de montrer qu'en fait, tous les calculs s'avèrent faux, parce qu'à partir du moment où on endort les gens, le système devient chaotique et personne ne peut réellement prévoir ce qui va se passer.

Mille Ans

Extrait de Mille Ans © Le Lombard, 2026

Pour les besoins d'un visuel fort, j'ai un petit peu exagéré sur les mutations des animaux, mais j'espère que les lecteurs l’accepteront parce qu'on est quand même, en BD, dans le visuel, dans les métaphores. Je ne pense pas qu'on aurait des mutations aussi importantes en mille ans, mais c'était important pour moi. J'ai aussi beaucoup bossé sur le fait que la station s'appelle Le Nid, qu'il y a des oiseaux, que l'héroïne s'appelle Bird… L'oiseau quitte le nid ! C'est un récit d'émancipation. Bird s'émancipe énormément, elle fait ses choix.

Je veux bosser sur ces thématiques qui m'intéressent beaucoup aujourd'hui et qui ne sont justement pas forcément négatives ou sombres.

Couverture de Mille Ans, par un collectif d'auteurs

Couverture de Mille Ans, par un collectif d'auteurs

Comme ça, on peut offrir ce livre comme cadeau de Noël sans plomber le sapin !

F.D. : Oui, c'est ça. C'est une petite étoile au-dessus des étoiles !

Le mot de la fin ?

F.D. : Je suis ravi d'avoir travaillé avec ces huit auteurs. C'était vraiment un plaisir. Je ne désespère pas d'en refaire un autre, un jour, dans ce même registre. Évidemment, il y a plein de suites possibles, on verra. Ce sont les lecteurs qui nous porteront, ou pas !

Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026


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