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Davodeau : l'auteur sur les traces de Sapiens

En 2019, Étienne Davodeau a traversé la France à pied, de la grotte de Pech Merle à Bure. Lors de ce périple de 800 km, l’auteur s’est interrogé sur notre rapport au sol. Dans son album, Le droit du sol, il dépeint notre patrimoine transgénérationnel et ses peintures rupestres, mais aussi notre funeste leg pour les générations futures avec l’enfouissement des déchets nucléaires. Zoo a rencontré cet auteur dont l’œuvre, entre BD et reportage, est incontournable.


Le 25 octobre dernier, l'enquête d'utilité publique du site de Bure sur l'enfouissement des déchets nucléaires s’est terminée. La date de sortie du livre a-t-elle été pensée pour rebondir sur cette actualité ?


Étienne Davodeau : J'ai commencé à avoir cette idée il y a trois ans. J'ai fait la balade en question il y a deux ans et je n'avais aucune idée du calendrier des événements sur place à Bure.


Le Droit du sol

Le Droit du sol
© Futuropolis, éditions 2021


Il se trouve effectivement que par un hasard curieux, d'une part, il y a une enquête publique qui a commencé en septembre juste avant la parution de mon livre et qui se termine maintenant. D’autre part, campagne présidentielle oblige, le nucléaire revient sous les feux de l'actualité puisque ça devient un sujet central de la campagne à venir. Gros coup de bol, si j'ose dire ça. Gros coup de hasard, en tout cas, mais cela montre bien que c'est un sujet brûlant, tant à Bure qu'en général.

Vous présentez dans le livre un témoin qui a été l’objet d’un procès. Quel a été le verdict pour Joël Domjou ?

E.D : Le tribunal, au jugement du 21 septembre si je ne dis pas de bêtises, a retiré l'accusation d'association de malfaiteurs, ce qui a divisé par deux les peines encourues. Donc le sursis et l’amende. Il se trouve que le nouveau procureur a fait appel de ce délibéré et que la procédure repart intégralement à zéro.

Ils sont donc tous à nouveau inculpés d'association de malfaiteurs. Et maintenant, le procès va être délocalisé au tribunal de Nancy, à une date qui n'est pas fixée. Côté procédure, c'est réellement comme si tout repartait à zéro. Il y aura au moins deux ou trois ans de procédure et si jamais il y a cassation ça montera à quatre ou cinq ans. Il n’y a eu finalement qu’un petit moment d'espoir.

Cela traduirait ce que vous dénoncez dans le livre, une tendance à l’acharnement de l’Etat ?

E.D : Oui. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les gens sur place qui le disent. La Ligue internationale des droits de l'homme a dépêché un avocat qui a constaté que le tribunal de Bar-le-Duc se comportait de façon probablement pas très équilibrée. Ils parlent d'acharnement judiciaire sur des militants qui ne sont pas des terroristes et qui ne nécessitent pas le déploiement de forces de l'ordre complètement surréalistes qu'on voit autour du tribunal de Bar-le-Duc. Effectivement, oui, acharnement judiciaire il y a, là c’est manifeste.

Mais revenons justement sur juin 2019, quand vous partez du Pech Merle. Est-ce que vous avez déjà une idée de ce que va être le livre à ce moment-là ?

E.D : Oui, je sais que le livre existera si je vais jusqu'à Bure. Je sais qu'il sera constitué d'un récit linéaire, celui d'un sapiens qui marche à la surface de la planète, en l'occurrence moi, et que ce récit sera ponctué de rencontres et des entretiens que j’aurai fait avant ou après. Ça je le sais. Certains des entretiens sont déjà faits, d'autres sont à venir. Et puis, évidemment, tout ce qui se passe sur les quelques semaines de marche qui sont devant moi est totalement imprévisible. Même si j'ai une vague idée de l'ambiance que va avoir le livre puisque ce sera un journal de marche. C'est quelque chose qu'on lit beaucoup en littérature.



Le Droit du sol

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© Futuropolis, éditions 2021


Je crois qu'au Vieux Campeur [magasin spécialisé en marche], il y a un rayon entier de gens qui racontent leur Saint-Jacques de Compostelle. Ce doit être la balade la plus documentée de l'histoire de la randonnée au monde. Mais en bande dessinée, je n'ai pas l’impression que ce soit très fréquent de raconter le fait de marcher.

J’avais envie de tenter ça parce que ça me plaît de marcher, de dessiner. Ce sont des activités qui me sont propres.

Je partais avec ce cadre-là très ouvert, mais qui était quand même établi. La première page serait à Pech Merle, la dernière à Bure et ce qui se passe entre les deux, on verrait.

Pendant le voyage est ce que vous commencez à dessiner ?

E.D : C'est beaucoup dans la tête que ça se passe d’abord. Quand on marche au long cours comme ça, il y a parfois des jours entiers où l’on est dans des paysages que l'on n'est pas obligé de redessiner de façon photographique, des champs, des espaces vallonnés. Ça, c'est assez facile à dessiner de mémoire. J'ai énormément fait de photos et j'ai pris beaucoup de textes chaque soir quand je me trouvais au bivouac. Je prenais des notes assez détaillées de ma journée. A la fois factuelles : d’où je suis parti, où je suis arrivé, les choses et les personnes que j'ai rencontrées. Des notes aussi plus générales sur ma réflexion du moment et des intentions graphiques ou narratives d’idées à développer éventuellement. A cela s'ajoute un paquet de notes orales sur le dictaphone de mon téléphone.

Et cela donc les photos, les notes écrites et orales, c'est le butin que j'ai ramassé en balade et que j'ai déposé sur ma table à dessin en rentrant chez moi dans mon atelier. C’est à partir de là que j'ai dessiné.


Le Droit du sol

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© Futuropolis, éditions 2021


Donc, je n'ai pas dessiné du tout pendant les quatre semaines de marche. Simplement parce que ce n'est pas le bon timing. Quand on marche au long cours comme je l’ai fait, si je m'arrête pour dessiner, je dois me poser, me calmer, sortir des objets, prendre le temps. On est dans un effort long. Ça casserait rythme, de mon point de vue. L'idée, pour moi c'était de m'immerger dans une marche de plusieurs semaines et d'observer ce qui se passerait.

Au moment où vous vous retrouvez devant la table à dessin et que vous devez composer le récit, êtes-vous êtes dans le reportage ou êtes-vous déjà dans une forme de fiction ?

E.D : Je suis dans un travail autobiographique. Probablement le plus autobiographique que j'aie jamais fait, avec Les mauvaises gens. Où d'une part, le personnage principal du livre est presque unique du livre, c'est moi-même. C'est un personnage qui a mes caractéristiques, mon nom et à qui il arrive ce qui m'est arrivé.

Et je suis devant un objet à venir dont j'ai une idée assez précise en tête, c'est à dire que j'ai assez rapidement identifié les événements, les anecdotes, les idées que je vais développer. Je les laisse à l'état embryonnaire au fur à mesure où j'arrive vers elle et je me rends compte que je vais refaire ma balade, en fait.

Mais là où j'ai mis un mois, je vais mettre deux ans.

C'est à dire que chaque heure de marche devient une journée de dessin. Chaque journée de marche devient une semaine de travail. Il y a une espèce d'élongation du temps qui était pourtant déjà très long. Je repasse par les mêmes endroits… J'ai dessiné de façon chronologique. J'ai commencé à dessiner Pech Merle puis j'ai fini avec Bure. J'ai tout revécu à une vitesse extrêmement ralentie. C'est une expérience assez intéressante parce qu'on revisite la balade qu’on vient de faire et on redécouvre des détails qui nous ont échappé parce qu'on était dans le feu de l'action.

Et puis à ça, j'ai évidemment inséré les interviews dans on parlait au début.

Est-ce que vous êtes un personnage compliqué à mettre en scène ?


E.D : Je ne me suis pas posé la question comme ça. J'ai décidé que le personnage que j’animais s'appelait Etienne Davodeau, qu'il avait plus ou moins ma tronche et qu'une distance était nécessaire. Je l'ai animé comme si c'était quelqu'un d'autre. Il me semble que c’était la façon la plus saine de procéder. Je ne cherche pas forcément la ressemblance physique, même si, tant qu'à faire, je n’ai pas dessiné un mec avec des longs cheveux bouclés. Et voilà, je me libère assez vite de cette question-là. La ressemblance doit être plutôt dans le ressenti exprimé.



Le Droit du sol

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© Futuropolis, éditions 2021


C'est à dire que j'essaie d'être au plus près de mes émotions, à la fois de marcheur et aussi d'auteur de bande dessinée qui essaie d'aborder tous les sujets comme celui de l'art pariétal ou le nucléaire, en passant par la marche ou le rapport au sol.

C'est vraiment là-dessus que j’ai essayé d’être au plus près de mes sensations, de mes souvenirs, de mes notes. C'est un vrai travail d'écriture quant à la langue employée. Le style écrit employé a été un objet de soin bien plus que mes albums précédents, où les textes sont essentiellement des suites dialoguées qui viennent de façon assez instinctive, que je poli, que je refais.

C'est mon livre le plus écrit à ce jour.

Est-ce que Le droit du sol vous a demandé aussi plus d’attention sur le fond ? Les sujets sont complexes et vous vous engagez nettement.

E.D : Il y a une dimension supplémentaire où il faut faire attention à ne pas dire de bêtises. Parce que quand je parle d'une situation actuelle, complexe, mouvante, une situation avec des dimensions politiques, des dimensions écologiques, j'ai envie de pas être pris en défaut. Je n'ai pas envie qu'on me dise quelques semaines après la sortie de mon livre que j’ai écrit une bêtise. Ça peut arriver. Sans doute est-ce arrivé. Je ne sais pas encore, mais si bêtise il doit y avoir j'espère quelle sera la plus inoffensive possible. Mais on n'est pas à l'abri de ces choses-là. C'est vrai que quand on traite ces sujets, qui sont des sujets brûlants, des sujets clivants… c'est plus clivant que le monde du vin. Même s’il y a des gens qui n'aiment pas le vin nature, il n'y a pas grand monde qui soit venu me chercher des poux dans la tête à cause des Ignorants. Sur Le droit du sol, évidemment, les gens qui n'ont pas mon point de vue sur le nucléaire viennent assez rapidement au créneau. Très bien, ça me va. C’est fait pour, c’est vraiment fait pour.

Mais forcément, on fait gaffe, au moins sur un plan de la diffamation. Sur le plan du risque judiciaire. Il faut faire attention au cas où quelqu'un nous attaquerait et c'est forcément un souci. Mais ça vaut le coup d'essayer je pense.

Revenons à la conception de l’album. Est-ce que le fait d’avoir marché avec votre éditeur, Claude Gendrot, a modifié sa perception de l’album et votre travail commun ?

E.D : Heureux hasard, il est venu quasiment au départ. Il s'est trouvé qu’en lui expliquant par où j'allais passer, il s’est avéré que je passais non loin de la maison d’un autre auteur du catalogue, Damien Cuvillier. Claude est aussi un marcheur lui aussi. Ca me semblait bien qu’il soit de ce périple parce que j'avais probablement plus de doute que lui et que l'équipe Futuropolis en général sur la viabilité du projet.

Quand je leur ai proposé mon dossier, ils m’ont dit « super on y va ». Moi je leur ai dit « attendez, il faut d’abord que j'aille à Bure. Il faut que je trouve et que je ramène de quoi faire un livre digne de ce nom ». Eux étaient plus catégoriques que moi sur le fait que ça allait le faire.

Le fait que Claude ait été présent, même si ce n'était que deux jours, ça a permis qu'on en parle beaucoup en marchant. C'est marrant parce que le livre s’est fait alors qu'on était en train d'en parler. Il y avait une espèce d'auto-alimentation assez amusante à mettre en scène. De mon point de vue, j'ai trouvé très appréciable que Claude vienne. Après, c’était bien qu’il ne vienne qu'un jour ou deux. Plus, ça n’aurait plus été ma balade à moi. Qu'il vienne deux jours voir comment ça se passe, qu’il ait bien compris l'idée, pour moi, c'était précieux.

Il faudrait lui poser la question de ce qu'il en a retiré lui.

Mais au moins, il savait dans quoi je me battais. En plus, c'était les premiers jours, des jours difficiles physiquement. On en chie un peu parce que le corps est dans cette phase où il découvre ce qu'on va lui demander de façon quotidienne. Mon quotidien habituel d’auteur de bande dessinée c’est d’être assis à ma table. Et donc quand je dis à mon organisme « là, pendant quelques semaines, ça ne va pas être ça du tout, tu vas porter vingt kilos pendant huit heures par jour », les muscles, les tendons, tout ça proteste un peu.

Et donc, c'est ces jours-là que Claude a partagé avec moi et de mon point de vue, c'était chouette.

Quand je vous ai lu, j'ai eu le sentiment que Le droit du sol était votre œuvre la plus militante, voire la première à l'être. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

E.D : Il me semble que Les mauvaises gens ou Les ignorants ne le sont pas moins ou plus. Ce sont déjà des livres qui parlent de notre rapport à la planète, au sol, à la lutte sociale, à la question politique. Je ne vois pas en quoi cela le serait plus cette fois-ci.



Le Droit du sol

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© Futuropolis, éditions 2021


Mais c'est vrai que c'est un sujet beaucoup plus clivant. C'est un sujet en plus brûlant dans l'actualité, ce qui n’est pas le timing de la bande dessinée normalement. C'est à dire que c'est compliqué quand on fait un livre pendant deux ans, qu'on le termine, qu’il y a trois mois de fabrication, que le livre sort ; il peut s’être passé beaucoup de choses dans ce temps. C'est plutôt le tempo de la presse, du dessin de presse. Mais moi, je le vois dans la continuité des autres.

Mon hypothèse, c'est que je trouvais que vous exprimiez beaucoup plus votre opinion sur ce livre. Les invités sont là pour l'appuyer, mais je trouve que Etienne Davodeau "personnage" exprime beaucoup plus de choses. Il me semblait peut-être que dans Rural ou Les mauvaises gens, il y avait plus le côté reporter et qu’ici vous vous faites plus militant.

E.D : Je pense que ce sentiment-là est probablement dû au fait que ce livre est plus autobiographique. C'est à dire que je raconte un sentiment personnel sur un sujet. Il n'y a pas que la question du nucléaire et des déchets, mais c’est quand même ce vers quoi on marche au sens propre et c'est un sujet qui m'intéresse depuis longtemps.

Donc, c'est vrai que je prends plus de choses à titre personnel. Même si les gens que je convoque sont des gens que je choisis en fonction de ce thème-là. Mais des gens qui sont des militants, des gens qui sont engagés, on en voit dans le livre. C'est Joël, c'est Michel, ce sont tous ces gens-là. Et eux, dans le contexte de leur action militante, de leur engagement, ils subissent des choses que je ne subis pas moi. Ils subissent des impacts sur leur vie quotidienne, qui sont violents, qui sont permanents. Une pression judiciaire, une pression policière que je ne subis pas et j'ai un grand respect pour ces gens-là. Et je ne vois pas du tout ma situation comme la leur. Je suis là pour raconter ce qui leur arrive, avec le présupposé que l’on vient d'évoquer, mais les difficultés qu'ils affrontent je ne les affronte pas.



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Donc je ne me sens pas du tout autorisé à m'aligner sur le même terme qu’eux. Moi, j'ai grandi parmi les militants, des gens qui luttaient syndicalement, politiquement. Je les ai racontés. Mais ce que je racontais d'abord, c'était un choix personnel, c'était moi qui allais vers eux et ça ne s'imposait pas à moi. C'était quelque chose avec lequel j'avais une distance suffisante pour pouvoir le raconter, même si c'étaient mes parents, même si c'était un ami et même là si ce sont des gens dont le combat m'intéresse. Mais j'ai une position infiniment plus facile que la leur. Je refuse absolument de brandir l'étiquette militant ou engagé parce que je pense qu’eux la méritent. Ils la payent et moi je ne la paye pas. Ce que je raconte, je le raconte de façon très tranquille et très confortable. Je n’affronte pas les difficultés qu'ils affrontent.

Même le terme « engagé » vous paraît trop fort au vu de leur vécu à eux ?

E.D : Je donne la parole à des gens qui sont engagés. A ce titre-là par contamination volontaire et consciente, je conçois que l’on perçoive mon travail comme engagé. Mais s'engager pour moi, ça a un vrai sens et je ne mérite pas ce terme. Parce que je vois ce que ça coûte de s'engager. J'ai grandi là-dedans. J'ai bien vu les conséquences sur la vie des gens, l'énergie que cela prend. Moi je suis le mec qui raconte ça. Je gagne ma vie avec ça. C'est quand même vachement différent.

Je veux bien être leur portraitiste. Je revendique une proximité, même un grand respect pour eux. Mais je ne me sens pas autorisé à être qualifié par les mêmes mots.

Par rapport aux reportages que vous avez pu faire par le passé ici, vous n'avez pas fait appel à un point de vue de la partie adverse. Est-ce que c'est ça a été volontaire de ne pas avoir cette dimension « équilibrée » ?

E.D : Pour un journaliste oui. Mais moi, je ne suis pas journaliste. C'est quelque chose que j'ai déjà fait dans Rural. J'avais déjà quasiment repris la même pratique, c'est à dire de refuser d'aller voir dans le cadre d'un conflit, la partie ultra dominante. Dans Rural, c'était ASF, Autoroute du sud de la France, qui était en train de tracer sa tranchée dans les terres de mes amis paysans. Et là, j'arrive à Bure dans une situation qui est encore plus déséquilibrée à mon point de vue. L'ANDRA, organisme d'État, bénéficie du soutien de l'action policière de l'action judiciaire. Ils ont des millions d'euros à dépenser sur le territoire pour leur communication. Et en face d'eux, il y a les gens dont on a parlé tout à l’heure qui, eux, n'ont rien à gagner que des emmerdements. Ils préfèreraient avoir une vie autre, tous. Et moi, si j'arrive là-dedans dans le respect de la déontologie et de l'objectivité, je donne 50% du temps à l'un et 50% à l’autre.

J’entérine ce déséquilibre que je viens d'énoncer, donc je me tirerais moi-même une balle dans le pied. En faisant ainsi cela me permet de revendiquer une vraie subjectivité assumée, expliquée. Plutôt qu'une objectivité, une sorte d'honnêteté que j'essaie de mettre en scène en expliquant pourquoi je ne vais pas voir les gens de l’ANDRA. Et c'est probablement ce qui fait la différence entre un travail d'auteur et un travail de journaliste.

Pour un journaliste, on serait dans la faute professionnelle. Dans un travail d'auteur, non, je ne crois pas. Dans la mesure où on explique. Et c'est vrai que je me suis trouvé exactement dans la même situation qu'il y a 20 ans avec ASF en me disant « Qu'est-ce que je fais ? J'arrive à Bure, y’a les bâtiments de l’ANDRA, est-ce que j'y vais ? Est-ce que je leur donne la parole ? »

Évidemment non, mais il faut le dire. Il faut l'expliciter clairement pour que le lecteur comprenne.



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Et c'est là-dedans que vous faites la différence, par exemple avec le travail que vous avez fait avec Benoît Collombat sur Cher pays de notre enfance ?

E.D : Lui est journaliste. C’était intéressant d'aller explorer cette frontière entre son travail et le mien. C'était une des raisons qui m'a poussé à effectuer ce travail avec lui parce que je voulais voir comment ça se passait et c'est une pratique un peu différente effectivement. On fait un peu plus d'attention. Mais on était tous les deux. On parlait d'un sujet un peu compliqué, parce que je travaille aussi beaucoup par empathie avec les personnages que je rencontre. Les militants de Bure, Joel, Michel, tous ces gens-là, ce sont des gens pour qui j'ai de l'estime. Les personnes que j'ai croisées en faisant Cher pays de notre enfance, ce sont des gens pour lesquels j’ai moins d’estime. Je n'ai pas grand-chose à partager avec eux. C'était une position très différente. Et j'ai aussi écrit ce livre avec Benoît pour cela.

Dernière question. Comment est-ce que le public, pour l'instant, reçoit votre proposition ni militante, ni engagée, mais en tout cas subjective ?

E.D : C’est encore un peu frais [Interview réalisée en octobre pendant le festival Quai des Bulles], le bouquin n’a pas un mois. Mais depuis un mois, je tourne pas mal en France. Je fais des débats, des rencontres dans des librairies. La première chose qui me frappe, c'est que les gens découvrent totalement l'existence de Bure et de ce qui se passe dans ce lieu. C'est à dire que c'est encore un sujet qui passe sous les radars de la plupart des gens. Hormis sur place, évidemment, hormis dans les milieux militants.

C'est la première chose. Les gens quand je leur raconte comment on se fait contrôler par des flics dès qu'on met le nez dehors, ici en France, en 2021, beaucoup sont très surpris.

Donc ça, c'est aussi une des fonctions du livre, je voulais donner à voir de quoi il s'agissait là-bas.

Puis y’a autre chose, c'est que dès qu'un article est publié sur mon livre, sur un site ou dans un journal, il y a immédiatement, effectivement, les pronucléaires qui déboulent en disant « fake news », « ces écolos à la bougie », tous ces clichés habituels qu’on déroule. Parce que le nucléaire est en train de faire son ultime tentative pour sauver sa peau, c'est à dire apparaître comme une énergie décarbonée. C'est sa dernière occasion, à travers la COP 26. On va tenter de faire entrer le nucléaire dans les énergies vertes. Quand je dis on, c'est la France et pas mal d'autres pays. Et du point de vue, j'imagine, de l'industrie nucléaire, c'est la dernière cartouche, celle qui leur sauvera la tête ou pas. Alors, évidemment, la communication est massive. Le président de la République, y compris dans les milieux écolos, a réussi à retourner des gens. On est presque dans le domaine religieux.



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Quand on s'attaque au nucléaire maintenant, il y a des gens qui arrivent et qui tout de suite viennent protester en disant « Mais c'est un truc qui va nous sauver ». Je ne pense pas, franchement. Il y a des tonnes de raisons qui font que ce n'est pas possible. Il faut rappeler aussi que le nucléaire, si c'est 70% d'électricité française, c'est à l'échelle mondiale 10%. On fait quoi, on met tout à 50% ? On fait des CIGEO ou des trous partout avec des déchets nucléaires qui vont être toxiques pour des centaines de milliers d’années ?

Et même les plus fervents défenseurs du nucléaire nous parlent de descendre à 50%. L'énergie dont ils vantent tous les mérites, eux-mêmes envisagent l'idée de la descendre à 50 ou à 45%. On ne restera pas à 70% parce qu'eux-mêmes sont au fond d'eux, conscients que ce n'est pas possible. Et le plus frappant, c'est qu'à chaque fois que ces gens-là interviennent, la question des déchets est occultée. C'est réglé, c'est Bure.

Ce n’est pas réglé, c’est ça la nuance. Mais on ne peut pas être pronucléaire sans penser que Bure c'est la solution. Autrement, la démarche des pronucléaires devient un peu plus compliqué à gérer, notamment en ce moment. On arrive au moment où - les choses sont plus techniques- on sait que les déchets nucléaires qui sortent des centrales sont stockés dans des piscines pour les faire refroidir parce qu’ils sont très chauds. Entre autres, je résume un peu vite, à la Hague.

Et là-bas c’est plein, on arrive au bout. Et donc, si on n'a pas quelque part où mettre les déchets, l’énergie nucléaire s’étouffera elle-même sous leur poids. Donc, ce qui se passe à Bure est déterminant pour l'ensemble de la filière. Et d'un pays où 70% de son électricité est nucléaire. C'est une question centrale, donc ça fait une espèce de levier assez puissant.

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