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Monstres sacrés et paradis perdus

Hybridations : un vaisseau-crabe, une île-baleine, une femme sirène… Aquarica est une œuvre qui, elle-même, hybride le talent de ses deux auteurs-culte. Plus même qu’ils ne l’auraient voulu.

De vieux marins baleiniers ivres de vengeance, à la poursuite d’une mythique baleine géante qu’ils accusent de leur naufrage vingt ans plus tôt. Dans le même temps, la belle et énigmatique Aquarica est fière de ramener sur son île paradisiaque le secours qu’elle était partie chercher dans le « vaste monde »… Les influences de Sindbad le marin, Moby Dick, 20 000 lieues sous les mers et un clin d’œil appuyé à L’Odyssée sont perceptibles dans cette histoire fantastique, dure et merveilleuse signée Benoît Sokal et François Schuiten.

Aquarica T.2 La baleine géante

Aquarica T.2 La baleine géante
© Rue de Sèvres, 2022

Ces deux monstres sacrés du 9e Art se sont rencontrés pendant leurs études artistiques, et sont toujours restés amis. François Schuiten, Grand Prix d’Angoulême en 2002, a notamment dessiné Les Cités obscures sur des scénarios de Benoît Peeters ; Benoît Sokal est pour sa part l’auteur de Canardo et de la série de jeux vidéo Syberia. Après 15 ans à envisager ce projet commun sous la forme d’un film, Benoît Sokal avait proposé à son ami de finalement le concrétiser en bande dessinée, en se chargeant du dessin. Le premier tome paraît en 2017, mais Sokal est rattrapé par un cancer, qui lui est fatal. Avant son décès en mai 2021, il a trouvé la force de dessiner 56 pages sur 68… Les douze dernières sont de la main de François Schuiten. Rencontre.

Comment avez-vous imaginé cette histoire avec Benoît Sokal : le premier lance une idée, l'autre rebondit et développe ?

François Schuiten : Oui, c’est tout à fait ça. C’est aussi la technique que j’utilise avec Benoît Peeters. Il faut que les idées s’imposent et nous plaisent à tous les deux. Faute de cet accord commun, on contourne ou on va ailleurs. En démarrant ce récit avec Benoît Sokal, j’étais un peu inquiet. J’adorais mon ami, mais je le savais tout d’une pièce, voire un peu obstiné pour défendre ses idées… J’ai été surpris de le découvrir capable de souplesse, de prendre des idées, d’écouter. Peut-être par amitié. Car je l’ai aussi vu s’agacer contre l’intervention des scripts doctors, quand nous souhaitions en faire un film…

On avait beaucoup de plaisir à dessiner ensemble, à se transmettre des dessins. À force de dessiner sur le dessin de l’autre, il se crée un terrain commun. La créativité passe par la main et plus par la parole.

Aquarica T2 La baleine géante

Aquarica T2 La baleine géante
© Rue de Sèvres, 2022

Quand on passait nos vacances ensemble, on dessinait tout le temps et c’est lui qui a proposé qu’on fasse une histoire. Benoît a un univers semi-réaliste et même comique avec Canardo, moi j’ai une veine très réaliste, je me demandais comment nous pourrions conjuguer tout ça… D’où l’idée d’un projet pour le cinéma : c’est un terrain vierge pour tous les deux, où il semblait plus facile de se superposer sans se nuire l’un à l’autre. C’est aussi un domaine dans lequel nous n’avions aucune expérience et qui nécessite un financement énorme, une production… Après des années sans parvenir à faire progresser le projet comme nous le souhaitions, Benoît a dit qu’il avait envie de dessiner Aquarica, d’en faire une bande dessinée. J’ai pensé qu’il ne fallait surtout pas que je l’embête, je l’ai donc laissé interpréter l’histoire à sa façon.

Le premier volume est paru il y a cinq ans, puis Benoît Sokal a appris pour son cancer.

F. S. : Il a eu une fin de vie très dure. Il s’est énormément battu contre la maladie. J’allais le voir à Reims, et il y avait beaucoup de non-dits. On n’allait pas parler de comment j’allais reprendre l’histoire, parce que c’était une façon de parler de sa disparition, ce qui était un sujet complexe. Quand il est parti, je me suis mis à la tâche. Il me paraissait important que le dernier volume d’Aquarica puisse paraître en même temps que son jeu vidéo Syberia 4, l’autre projet auquel il s’était tant consacré et qui est d’ailleurs époustouflant. Je me suis dit que Benoît serait heureux de savoir que les choses avancent. Il s’est beaucoup battu pour vivre et pouvoir terminer tout ça. Donc je voulais absolument que ça se fasse vite et bien.

Le dessin des 12 dernières pages d'Aquarica n'est pas immédiatement perceptible comme étant de votre main. Vous avez voulu vous rapprocher du style graphique de Sokal ?

F. S. : C’est une situation très complexe. Je suis parti de ses storyboards, pour que le récit reste découpé comme il l’avait imaginé. Mais pour le dessin, je ne pouvais ni faire du Sokal, ni marquer une rupture graphique totale pour dessiner à ma façon. Je devais être quelque part au milieu. Ça a été une expérience particulièrement difficile. Je n’ai jamais douté de le faire, mais j’ai eu énormément de difficultés pour trouver le chemin : si je m’éloignais trop des personnages, on perdait le fil. Mais si j’avais essayé de l’imiter, ça n’aurait pas non plus été très cohérent et ça aurait choqué aussi.

Aquarica T2 La baleine géante

Aquarica T2 La baleine géante
© Rue de Sèvres, 2022

Après Le dernier pharaon, vous aviez déclaré vouloir mettre de côté la bande dessinée pour privilégier d'autres aventures artistiques. Les douze dernières pages du tome 2 d'Aquarica marquent votre retour à la bande dessinée ?

F. S. : Non, et je m’en serais bien passé ! C’est parce que mon ami hélas est parti plus tôt que prévu, et qu’il était impensable de laisser le livre inachevé. D’ailleurs, je pense que sa volonté était très clairement que je le termine. Mais je n’ai toujours pas de projet de bande dessinée. J’ai des tas de projets de livres, mais pas en bande dessinée.

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