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Rencontre avec Édith Grand Boum-Ville de Blois

Auteur(s) :
Edith

Édith a reçu l’année dernière le prix Grand Boum-Ville de Blois. Une grande exposition sur la carrière de la lauréate 2021 débutera donc le 18 novembre, lors du bd BOUM de Blois, et se tiendra jusqu’en mars 2023. L’occasion de revenir sur le parcours et les œuvres d’une autrice de bande dessinée discrète mais incontournable.

Qu’est-ce que ça représente pour toi d’être élue Grande Boum de Blois 2021 ?

Édith : J’étais assez surprise parce que quand on a un prix important comme ça c’est souvent suite à une sortie d’album ou à un focus médiatique. Là c’est arrivé : boum ! A part ça, il y a l’immense satisfaction que mon travail soit reconnu parce que c’est un prix « pour l’ensemble de la carrière ». Et l’autre chose, bah le prix pour l’ensemble de la carrière ça fait vieillir d’un seul coup. On se dit « wouah, déjà l’ensemble de la carrière, ça y est je suis vieille »… (Rires).

Peux-tu nous parler de cette « carrière » ?

E : Ma carrière s’est faite un peu par hasard. Evidemment je dessinais, je dessinais. Mais j’ai commencé en vidéo. Pourtant, je me suis incrustée dans l’atelier Azylium. Il y avait cette façon de raconter des histoires avec assez peu de moyens, du papier, des crayons ; une synergie entre des gens qui étaient passionnés. C’est comme ça que j’ai commencé petit à petit à envisager de faire de la bande dessinée.

Edith à 6 ans, dessinant avec ses soeurs

Edith à 6 ans, dessinant avec ses soeurs
© Edith, 2022

Tout tient surtout à deux chances. D’abord le fait que j’aie rencontré Yann. J’avais juste un petit album collection X [Ndlr. Ornicar]. Alors lorsque Yann a accepté de m’écrire un scénario c’était une première chance ! J’aimais beaucoup ce qu’il faisait avec Franck Le Gall, avec Hardy, La Patrouille des libellules. Un de mes albums préférés de tous les temps c’est Les exploits de Yoyo – La Lune noire. J’adore cet album. La deuxième chance c’est d’avoir été aux Humanos. J’ai rencontré José-Louis Bocquet qui n’a pas hésité une seconde en voyant mes trois premières planches. C’était en 1989. Les Humanos était une jeune maison qui s’affranchissait de la pesanteur des grosses maisons d’édition belges. Ça a démarré un peu avec des coups de chance et finalement je suis assez contente du parcours.

Qu’as-tu fourni pour l’exposition à ton sujet ?

E : Bruno Genini [Ndlr. Directeur du festival bd BOUM] vient demain. J’ai fait une sélection d’originaux à lui proposer. Comme c’est un prix pour la carrière, je voudrais mettre un peu des albums les plus représentatifs. Il y aura Basil et Victoria, il y aura Le trio Bonnaventure, il y aura Eugène de Tourcoing-Startrec. J’ai mis quelques planches des Hauts de Hurlevent. Après c’est La chambre de Lautréamont, Le jardin de Minuit, Emma G Wilford. Et je mettrai un peu de Séraphine.

Je propose aussi de faire un pêle-mêle avec des recherches et des cases pour montrer la façon dont je procède. J’adore dans les expos quand on a un peu le processus de création, la démarche de l’auteur. Je sais qu’il y a des possibilités de vitrines, je verrai si on peut mettre quelques petits carnets de recherches. Je trouve que des fois les expos où il n’y a que des planches, du même format, ça produit une répétition un peu stroboscopique. J’ai les yeux qui papillonnent, je ne vois plus rien.

En plus lorsque je dessine, je suis pas du tout ordonnée, je suis même très foutraque. Quand je fais de la couleur directe c’est une catastrophe, j’en mets partout, c’est crado. J’en mets sur la table, sur les meubles, sur ma figure. Je ne suis pas organisée. Ma table est toujours pleine de bordel. Alors je ne peux pas faire une expo trop linéaire. S’il y a un petit côté foutraque ça me correspond mieux, ça correspond à la façon dont je travaille.

Ça fera une exposition de 1990 à 2022, ça nous fait un petit 32 ans de carrière !

Séraphine

Séraphine
© Rue de Sèvres, 2022

En parlant de tes couleurs, est-ce que tu peux nous parler de ton processus de colorisation ?

E : Alors, en fait, avant la couleur, c’est la lumière. Je ne peux pas mettre en couleurs si je n’ai pas déjà une idée de la façon dont c’est éclairé, de l’ambiance. D’ailleurs, tu pourras voir dans l’expo, que pour les derniers albums, je trace la case, mon trait noir, puis je mets un lavis bleu dessus qui indique les ombres et les lumières. Je scanne le tout et c’est par-dessus que je fais mes couleurs à l’ordi.

Les couleurs, en fait, c’est beaucoup. Je raconte aussi avec la couleur. Elle est choisie en fonction de la météo, mais aussi d’un sentiment, d’un personnage. Par exemple dans Séraphine, c’est l’hiver, Montmartre en 1884. L’histoire est assez pesante. Mais il y a un personnage, la tante de Séraphine, une demi-mondaine qui est toujours habillée avec des couleurs hyper flashy dans ce Montmartre gris. Ce personnage dérange l’ordre établi parce qu’elle est comme ça dans l’histoire de Marie Desplechin. Je peux aussi appuyer un sentiment avec des couleurs. Je me sers de la couleur comme d’un outil narratif.

Pour mes couleurs, je m’inspire de peintres dont j’admire le boulot. Je ne m’empêche pas d’ouvrir des livres ou de regarder sur internet pour m’inspirer de couleurs auxquelles je n’aurai pas pensé. Quand j’ai une scène et que je me dis, « là, j’arrive pas à trouver », je rouvre quelques bouquins. Et : « Mais oui ! Du jaune avec du gris à côté du petit point vert, c’est exactement ça ! ».

Séraphine

Séraphine
© Rue de Sèvres, 2022

Quel a été ton processus créatif pour la réalisation de l’affiche jaune d’or du bd BOUM 2022 ?

E : Je connais Blois. Je connais Blois au mois de Novembre… ça peut être assez tristus. On va dire ce qui est. Je me suis dit : qu’est-ce qu’il faudrait pour que ça pète dans la ville ? Du soleil ! Avant même de savoir ce que j’allais dessiner, je savais que l’affiche serait jaune d’or. Maintenant il faut trouver un dessin qui représente Blois. Le nombre de fois où on a vu le château ou un bout du château : ça me gave ! Alors je voulais faire la ville de Blois au loin avec le pont. Donc on le voit de loin mais d’où ? Depuis un rocher ? il n’y a pas vraiment de rocher à côté de Blois. Alors je me suis placée directement dans le château.

Affiche 39e bd BOUM

Affiche 39e bd BOUM
© Edith, 2022

Puis je me suis racontée une histoire : qui est derrière cette fenêtre ? Je voulais que ça soit aussi un clin d’œil au fait que ce soit une autrice qui soit primée. Donc j’ai représenté cette femme dans une sorte de XVIème siècle totalement fantaisie. Pour les affiches, il faut que je me raconte une histoire et ça vient !

Il y a un petit texte sur l’affiche : qu’as-tu écrit ?

E : Pour moi, la bande dessinée avant d’être du dessin c’est une narration, une narration dessinée. Le dessin est très important mais ce n’est pas de l’illustration. J’ai fait de petites cases sur la planche mais je voulais parler du processus complet. C’est pour ça que j’ai fait comme si elle avait écrit un petit scénario.

Détail de l'affiche du 39e bd BOUM

Détail de l'affiche du 39e bd BOUM
© Edith, 2022

Tu viens de terminer Séraphine. Que peux-tu nous dire de cet album ?

E : C’est adapté d’une trilogie, Les filles du siècle. Ça fait un moment que Rue de Sèvres m’a proposé cette adaptation. J’ai vraiment aimé le premier tome, Séraphine. Et j’ai réussi un truc qui est plaisant : je crois qu’il y a de l’émotion. C’est pas facile en bande dessinée de faire passer une émotion partagée. Même si c’est toujours le dernier le préféré, là j’ai eu un compliment de la part de Marie Desplechin et un de Riff ! Et Riff c’était important parce qu’il est très à cheval sur la précision. Il m’a dit que j’avais fait un super boulot de découpage et de narration, et c’est ce sur quoi je m’étais vraiment concentrée. Du coup je me suis dit « yeeesss ! J’ai bien bossé le découpage. Apparemment je ne me suis pas gourée. »

Quel est ton prochain projet ?

E : Là je vais faire une pause. Ça a été assez intense pour Séraphine, j’ai vraiment enquillé pendant un an et demi. Et j’ai un album qui devait sortir à l’automne 2020. C’est un album dont j’ai écrit le scénario pour la première fois de ma vie. J’ai tout fait, scénario, dessin, couleur mais avec le covid… En 2021, rebelote ça été reculé à 2022. Mais ça ne sera pas pour cette année non plus. Tout est prêt depuis deux ans mais ça ne sortira qu’en automne 2023. Mais revoir ces planches trois ans après, je vais forcément avoir envie de les modifier. C’est nul mais je ne vais pas pouvoir ne pas le faire. Du coup je vais peut-être prendre du temps et ne pas repartir sur quelque chose de nouveau.

Un peu de teasing pour ce premier album que tu scénarises et dessines ?

E : J’aimerais garder le principe secret. C’est ce qui donne à mon avis la raison d’être de cet album. Je peux juste dire que ça se passe en Suède au XVIIIème siècle et que c’est l’histoire d’un jeune pêcheur… Mais tu verras, le principe est assez original !

La maison jaune – exposition Édith Bd Boum Blois

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