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Shizen, la nouvelle exposition de Benjamin Lacombe

Auteur(s) :
Benjamin Lacombe

Le 19 mai 2021 marquait la réouverture (progressive) des lieux culturels en France et par la même occasion, l’ouverture de « Shizen », la nouvelle exposition de Benjamin Lacombe à la galerie Daniel Maghen à Paris. L’exposition présente une centaine d’originaux issus des dernières oeuvres de l’artiste: Bambi, Esprits & Créatures du Japon, Histoires de Fantômes du Japon ou encore l’Etonnante famille Appenzell. Ses illustrations et esquisses sont accompagnées de sculptures uniques. L’auteur et illustrateur présente ses oeuvres à travers une véritable ode à la nature. Pour l’occasion, Zoo est allé à la rencontre de l’auteur.



Pourquoi avoir choisi le titre « Shizen » (NB: l’ensemble des choses et des êtres en japonais) pour cette exposition?

Benjamin Lacombe: Quand j’ai cherché un angle à cette exposition, j’ai immédiatement pensé à la nature mais dans sa pluralité. Donc il ne s’agit pas seulement de la forêt, des arbres, des feuilles… Mais aussi de la nature humaine avec ses folies, ses déviances et sa monstruosité. Je pense à la monstruosité physique que certaines personnes pensent représenter mais aussi à la monstruosité avec laquelle on peut se comporter avec eux. C’est le thème de L'étrange Famille Appenzell.
Et puis il y a la nature dans toute sa magie avec les Histoires de fantômes du Japon ou dans toute sa beauté avec Bambi.
Je voulais trouver quelque chose qui représente tout cela. Et le mot nature, en français, est vaste… Alors qu’en travaillant sur Esprits et Créatures du Japon, j’ai été passionné par cette philosophie de la compréhension du monde et des éléments naturels. Les japonais sont moins ethnocentrés que les français. Les Yokai (NB: créatures issues du folklore japonais) montrent cette humilité. Un parapluie peut être plus important qu’un être humain. Il faut traiter les éléments de la nature avec respect car nous sommes connectés à elle. C’est cette façon de voir le monde que je trouve belle et qui m’a semblé être juste pour représenter cette exposition.






Vous avez choisi une scénographie qui colle véritablement à vos oeuvres…

B. L: C’est vrai qu’on a fait attention au moindre détail. Par exemple, chaque série a ses cadres qui rappelle l’album qu’elles encadrent. Bambi a des cadres très épais, sur lesquels on voit des nervures, qui rappellent l’aspérité. Pour Esprit et Créatures du Japon, nous sommes allés sur des cadres bizotés et plus élégants. Ils rappellent également la nature mais une nature plus controlée, à la manière des japonais.
Et puis tout change dans la salle principale où il y a une véritable scission. L'étrange Famille Appenzell a droit à une variété de cadres. Quand on rentre dans une maison, tous les cadres ne sont pas les mêmes car ils ont été accumulés au fil du temps. L’idée de cette salle, et du livre, est de rentrer dans l’intimité de cette famille. Il s’agit d’un véritable album de photos de vie. Je voulais donner le sentiment d’être face à de réels Daguerréotypes.
Et puis il y a les volumes, les sculptures créées avec Julien Martinez. Je voulais vraiment qu’on ait ce côté de cabinet de curiosités présentées sous des cloches.



Pourquoi avoir eu envie d’adapter votre travail en sculpture?

B. L: Je trouve que c’est une façon d’aborder la scénographie et l’espace. On arrive dans la troisième dimension. Et j’aime créer ce trouble entre le réel et le fictionnel. J’ai un dessin très stylisé mais j’amène un sentiment de réalisme grâce aux ombres, aux lumières et aux volumes. Et grâce à ces sculptures, cela amène encore plus ce sentiment étrange que je cherche à créer.



Les volumes de Benjamin Lacombe et Julien Martinez

Les volumes de Benjamin Lacombe et Julien Martinez
© Maghen editions



Comment est née votre collaboration avec le sculpteur et miniaturiste Julien Martinez?

B. L: C’est venu avec la première exposition que j’ai faite ici, chez Maghen, en 2008. J’avais déjà cette idée à l’époque de faire ces sculptures. Je sais faire du modelage mais pour les choses plus sophistiquées, comme les vêtements ou même les cheveux, j’avais besoin de lui. Et puis j’aime cette idée de la collaboration. L’acte de création est déjà si solitaire…


Quel est votre rapport au renard qui apparaît souvent dans vos dernières oeuvres?

B. L: Tout d’abord, c’est un personnage que je relie à la métamorphose. Le renard, le « kitsune" chez les japonais, prend plusieurs visages et les personnes réagissent de façons différentes alors que c’est le même être. Il montre la stupidité de notre monde qui est fondé sur les apparences… Dans Bambi, la scène du renard est l’une des scènes le plus poignantes. Le renard confronte ses oppresseurs, les chiens de chasse. C’est une allégorie de la persécution des juifs d’Europe. C’est un discours contre ceux qui collaborent à un régime oppressif. Et graphiquement, ce sont des animaux magnifiques à dessiner.


Le renard, personnage phare de l'exposition

Le renard, personnage phare de l'exposition
© Maghen editions




Quelles sont vos inspirations?

B. L: Le cinéma a une immense importance dans mon travail. On a une grande chance que notre génération ait autant accès à cet art. Le cinéma me nourrit énormément, que ce soit par la narration ou les plans. Mes inspirations sont Wes Anderson, Hitchcock, Guillermo Del Toro… Et il y a la photographie aussi. En général, les gens pensent qu’on s’inspire d’autres dessinateurs quand on dessine mais c’est une idée reçue. Quand on s’inspire d’autres pratiques artistiques en les incluant dans la nôtre, nous créons forcément quelque chose de complètement différent.


Quelles sont vos techniques graphiques?

B. L: Tous les originaux présents dans l’exposition sont composés à partir de gouache et d’huile de lin sur papier. L’huile de lin a ce côté magique, une pigmentation et densité qu’on arrive pas à avoir avec la gouache. Le papier boit cette huile. L’huile de lin aide à stabiliser, à faire ressortir les ombres. Il y aussi quelques oeuvres peintes à l’aquarelle et d’autres réalisées uniquement au crayon à papier.
Par rapport à la couleur, elle est vraiment narrative. J’utilise des couleurs de passage notamment entre la tombée du jour, en utilisant du rose ou du rouge, et de la nuit qui sera représentée par du violet. Dans les légendes japonaises, les fantômes apparaissent toujours dans des espaces de transition: à la tombée du jour, sur un pont, au seuil d’une porte… C’est ce que j’ai voulu faire dans Histoires de fantômes du Japon. A contrario, j’ai choisi des teintes organiques, minérales pour Esprit et Créatures du Japon. J’ai fait un rappel de la terre avec du marron, du vert et de l’orange rouille qui sont les couleurs dominantes de l’oeuvre.



Benjamin Lacombe devant une planche de Bambi à l'exposition Shizen

Benjamin Lacombe devant une planche de Bambi à l'exposition Shizen
© Maghen editions




On constate l’importance du conte dans votre travail. Est-ce que vous avez un que vous avez préféré adapter?

B. L: Dans Esprit et créatures du Japon, c’est le conte du sol vert. C’est une femme qui s’avère être un arbre en vérité. Et c’est pour cela qu’on voit des kodamas (NB: esprit de l’arbre en japonais) sur elle. Ce sont des êtres qui apparaissent uniquement sur les arbres. On a donc un indice sur le fait qu’elle est autre chose que ce qu’on voit. Ce personnage incarne la représentation de la femme idéale. Mais la femme idéale n’existe pas puisque c’est un arbre! C’est un conte magnifique que j’aime vraiment beaucoup.


Quels sont vos prochains projets?

B. L: Au vu des 150 ans de L’autre côté du miroir cette année, je suis en train de travailler sur un livre autour du personnage d’Alice au pays des merveilles. Ce sera un livre en volume, assez spécial, bizarre. Je vais également faire un livre que j’écris et illustre chez Albin Michel qui s’appellera Société Malagua.


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