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L'histoire d'une héroïne par Morvan et Bertail

Début novembre, l’album publié fin août par Aire Libre, Dupuis, a déjà attiré l’attention. Certes les 3 Cahiers de Madeleine avaient préparé le terrain. Toutefois le livre par son sujet (l’implication croissante d’une jeune fille dans la Résistance à l’occupation nazie), par la personnalité de la co-scénariste, héroïne vivante du récit, et, enfin, par le traitement graphique monochrome (et une maestria réaliste admirable) constitue l’un des fleurons de l’année. Rencontre avec Jean-David Morvan et Dominique Bertail. 

Fin novembre, le Festival International de la BD attribuait le Prix René Goscinny du « meilleur scénariste » au binôme Madeleine Riffaud et Jean-David Morvan. Zoo a rencontré le scénariste de Madeleine, Résistante - tome 1 La rose dégoupillée, ainsi que son dessinateur Dominique Bertail.

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

 


On a là le témoignage d’une personne très âgée qui a été convaincue par d’autres que la bande dessinée était LE média qu’il fallait.


Jean-David Morvan : En vérité, Madeleine, elle est âgée pour tout le monde sauf pour elle ! Et puis, quand elle raconte une histoire de « quand elle avait 8 ans », elle a huit ans ! Ça se voit sur son visage, ça se voit derrière ses yeux. Ça se sent, elle revit tout ça. Devenir auteur de BD à 96 ans, presque 97 (à 3 jours près ! ), c’est quand même assez rare.

Au début, évidemment, elle m’a un peu envoyé bouler, mais assez vite, elle a été convaincue par son ami, Jorge Amat, que la BD c'est un média parfait pour transmettre un message, le sien : Je ne suis pas une victime, je suis un résistant. 

C’est quelqu’un qui aime bien les expériences, Madeleine. Elle aime les expériences.

 

Il a fallu que le dessinateur rencontre Madeleine plusieurs fois pour avoir des croquis, pour avoir une idée de la personnalité …

 

David Bertail : Croquis, pas vraiment. L’important c’était de la rencontrer ne serait-ce qu’une fois pour ressentir la personnalité. Déjà pour qu’elle voie si elle me faisait assez confiance parce qu’avant tout, c’est ça l’enjeu. Et puis, ensuite, que je m’imprègne un petit peu de sa gestuelle, de ses regards, de ses intonations, pour être un peu fidèle au personnage.

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

Avant de s’engager dans ce projet, proposé par Jean-David, il fallait au moins rencontrer Madeleine. Dans les deux sens : moi, j’allais devoir mettre de côté quelques projets pour faire ça, et puis elle, est-ce qu’elle me faisait assez confiance pour la faire vivre sur le papier ?

 

Dominique, vous venez d’indiquer avoir mis de côté « des projets ». Vous avez touché à tous les styles : science fiction, humour, réalisme, western.  Ce projet là vous a t-il touché parce que c’est Jean-David qui vous le propose ou parce que le sujet vous touche vraiment ?

 

D.B : Les deux ! Le fait que ce soit Jean-David :  je sais qu’on est en confiance. On se connaît et on n’a pas de problème à travailler ensemble. Ça, c’est quand même important. Je ne travaille pas trop avec des gens que je ne connais pas et surtout pas avec des gens avec lesquels je ne m’entends pas ! Au moins il y a cette confiance-là !

Puis, ensuite, ça correspondait à une envie que j’avais de vouloir mettre en scène un héros. Alors, là, en l’occutrence, c’est une héroïne, mais je ressentais un manque dans mes lectures de bandes dessinées, dans les films, mes lectures de romans, je ressentais une absence de héros, de personnage qui lutte pour essayer de s’améliorer, pour aller dans le sens de ses convictions et qui combat pour elles. Et ce n’est pas un modèle littéraire très courant maintenant. C’est souvent quelqu’un qui est « comme il est » et ç’est ça qu’on raconte. Mais là, combattre pour aller au-delà de ça, c’est une figure que j’aime bien politiquement. Que j’aime bien d’un point de vue littéraire. Madeleine était vraiment cette personne là !

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

J’avais essayé d’écrire des héros mais c’est assez difficile à faire. Et là, Jean-David me présente Madeleine qui est vraiment une héroïne dans tout ce que j’avais envie de mettre en scène. Donc ça correspondait vraiment très bien à mes envies du moment. Et puis, cette période de l’Histoire est passionnante. Très importante aussi politiquement aujourd’hui. Elle a beaucoup de résonance. Il est très important de la raconter. C’est la dernière qui puisse témoigner de tout cela aussi. C’est une occasion extraordinaire que Jean-David m’a portée sur un plateau.

 

Jean-David, dans quelles circonstances avez-vous rencontré Madeleine et comment vous est venue l’idée de faire cette adaptation?

 

J-D.M : J’avais écris Irena (NDR : évocation biographique de Irena Sendler 1910 / 2008, intégrale publiée chez Glénat en octobre 2021 ) et comme j’avais été frustré de pas pouvoir la rencontrer, lorsque j’ai vu le documentaire Résistantes dans lequel étaient Madeleine et les deux autres résistantes, je me suis dit « c’est l’occasion unique et presque la dernière de rencontrer des gens qui ont vécu ça. »

J’ai obtenu le téléphone de Madeleine. Cet épisode est raconté à la fin du tome 1. Comme je le disais, elle m’a d’abord envoyé paître. Je l’ai rappelée. Elle m’a dit « OK . Venez me voir. » et on s’est rencontré. Moi, c’était déjà l’idée de faire une BD. J’ai du mal à imaginer autre chose que de la BD. C’est venu naturellement. On ne savait pas encore ce qu’elle allait raconter, ni comment. Si on allait se voir une fois et puis si j’allais travailler d’après son livre... Finalement on s’est vus… Je ne sais pas…un million de fois ! Et ça continue !

Donc, c’est extraordinaire. C’est une expérience qui dépasse le cadre de la bande dessinée. C’est une rencontre incroyable.

 

Beaucoup d’émotion dans votre évocation et dans le livre. Le lecteur est touché par ce récit.  C’est une trace palpable, riche.

 

J-D.M : Toute la vie de Madeleine est passionnante… Là, on n’est qu’au début, mais il y aura des passages sans doute plus délicats en Algérie, Vietnam ou autre… Elle a toujours eu un caractère très fort, et surtout très engagé. D’une certaine manière, ça a toujours été quelqu’un d’assez clivant. Elle a été inflexible, forte dans ses convictions mais, tout de même, elle a toujours laissé une part au doute. Ce n’est pas quelqu’un de monolithique, loin de là. Et aujourd’hui, en vieillissant, elle devient un modèle. C’est intéressant, car, en fait, elle représentait ce que « la France » ne voulait pas tellement qu’on soit. C’est à dire « anticolonialiste ». Des positions compliquées oui, mais patriotiques.

Pour elle, le patriotisme et l’honneur de la France c’était de ne pas avoir de colonies. De ne pas faire aux autres pays ce qu'on nous avait fait subir… Et contre lequel elle s'était battue. Elle dit souvent "Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être un peuple libre. "

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

Aujourd’hui, il semble que le message soit passé dans la tête des gens. Il y en a qui commencent à y cogiter. Il y en a cependant qui « pensent à l’envers ». C’est-à-dire que plus il y aura de gens qui penseront ainsi plus, il y aura une frange extrême qui va être en lutte « contre ». C’est logique.

Néanmoins, aujourd’hui, elle devient un modèle. Je trouve que c’est beau parce qu’elle était vraiment à contre-courant pendant des dizaines d'années, même quand elle s’en prenait à Papon au moment de Charonne, ou des tortures des étudiants Algériens, rue des Saussaies... Et finalement l’Histoire, contre Papon, lui a donné raison. Elle peut donc être un modèle pour les jeunes. On a des gamines de 14, 15 ans qui sont fans de Madeleine. C’est génial.

 

Ainsi, vous vous faites l’écho, grâce au médium du 9ème art, d’une partie de l’Histoire de France mais aussi d’une partie intime de l’être humain. Celle qui ne supporte pas l’oppression. En conclusion, parlons du futur : deux autres albums sont prévus. Ou plus de deux ?

 

J-D.M : On avait signé pour 3 albums allant jusqu’à la fin de l’insurrection parisienne, la Libération de Paris le 25 août 44.  Cependant, avec Dominique, on rêvait de continuer de raconter la vie de Madeleine. Pour ça, il fallait que le premier tome marche assez bien pour qu’on nous laisse le droit de continuer. C’est ce qui nous faisait un peu stresser mais, là c’est bon ! Donc il y aura plus de 3 épisodes.

 

Cela veut-il dire que Dominique Bertail, aimant bien le bleu, va travailler « dans le bleu » pendant pas mal d’années pour faire les albums successifs de cette série ? Qu’aucun autre projet (policier, western, humour … ) ne sera considéré comme prioritaire parce que vous vous consacrerez avec Jean-David à la vie de Madeleine Riffaud ?


D.B : Je m’engage rarement sur le futur. Je ferai forcément d’autres choses mais, pour l’instant, l’urgence est de finir ce cycle-là et de profiter au maximum de la présence de Madeleine. Il y a quand même une responsabilité ! Pour elle, c’est une lutte de rester en vie. C’est pas facile de rester là à travailler. Le minimum qu’on lui doit c’est d’avancer avec elle. Après, forcément les envies sont là. Il y en a énormément mais on a rarement l’occasion de se lancer dans une série.

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

Moi, je ne l’envisage pas tant comme un « devoir de mémoire », à savoir « quelque chose de sérieux qu’on doit à la Nation ». Je vois ça comme de l’aventure. J’ai toujours rêvé de Blueberry et là j’ai une véritable aventure, sauf qu’elle existe ! Elle est phénoménale et il y a une affection très forte qui se noue, mais ça reste tout de même de la grande aventure.

 

Quelle a été sa réaction en voyant les premières pages de la bande dessinée ? En se voyant représentée dans sa jeunesse et dans ces épisodes qu’elle a traversés ?

 

D.B : Ça, c’est la plus grande des frustrations. C’est qu’elle ne voit plus bien du tout . Elle n’a donc pas pu le voir. Par coquetterie et plus que ça, elle ne souhaitait pas trop qu’on le sache, mais maintenant elle l’assume. Ça a été dur, notamment lorsqu’on l’a représentée jeune avec son amour de jeunesse. Jean-David avait réussi à trouver des photos de Marcel. On a pu les représenter tous les deux, ensemble. Là, on aurait vraiment aimé qu’elle puisse le voir, quoi …

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée

Madeleine, résistante - T1 : La rose dégoupillée
© Dupuis, éditions 2021

Après, elle voit des formes. Il me semble qu’au début elle voyait « un petit peu des formes ». Elle percevait le bleu. C’est une des raisons, aussi, du clair obscur assez fort. C’était dans l’idée qu’elle puisse le percevoir, même flou. Maintenant, ça devient compliqué mais elle s’en fait une idée mentale. Elle a des amis qui lui lisent, qui lui décrivent  tout … Et Jean-David en parle assez avec elle pour qu’elle ait une idée assez précise de chaque case.

Et puis, elle comprend le médium même sans le voir. Elle comprend très bien comment adapter le fait de raconter. Que raconter dans un roman n’est pas la même chose que raconter dans une bande dessinée. Jean-David m’évoquait le fait qu’elle rêvait « en bande dessinée ». C’est dire si elle est complètement investie dans ce projet-là. Sans doute même encore plus que nous, parce que c’est « jour et nuit ». Nous, c’est le jour ! Elle, c’est le jour et la nuit !

Tout à l’heure, tu parlais d’émotion. Même en dessinant j’avais des émotions fortes en la représentant. Et en plus, quelle chance de la rencontrer et d’entendre ça ! Alors, quand on est ému soi-même par ce qu’on est en train de faire, on a l’impression que ce n’est pas nous qui sommes en train de le faire mais d’être juste « une étape » de travail pour le révéler. C’est quelque chose d’assez exceptionnel.

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