Avec Resurrection Hill, le duo Boucq/Charyn met un terme à l’histoire de Pavel, le rescapé du goulag, dans un tome au ton moins sombre.
Little Tulip était centré sur Pavel. Dans New York Cannibals, Azami lui volait parfois la vedette ici. Ici, Pavel passe au second plan au profit de Paul, son petit-fils adoptif. Pourquoi cette transmission vers une nouvelle génération était-elle importante pour conclure la trilogie ?
François Boucq : Je trouvais important qu’il y ait différentes facettes de l’histoire globale. Pour moi, Little Tulip, c’est un seul et même personnage qui prend différentes formes : Pavel, le point de départ, Azami, sa version féminine, et Paul qui fait ressurgir quelque chose de sa jeunesse. Ce qui m’intéressait dans Resurrection Hill, c’était de faire une translation vers une nouvelle génération marquée par l’effusion passionnelle de la jeunesse et d’insister sur l’histoire d’amour naissante du petit-fils de Pavel.

Avec Resurrection Hill, le duo Boucq/Charyn met un terme à l’histoire de Pavel, le rescapé du goulag, dans un tome au ton moins sombre © Le Lombard, 2026
Paul serait la jeunesse que n'a pas pu vivre Pavel à cause de son passage dans le goulag ?
F.B. : Oui, c’est un peu ça. C’est une approche théorique, mais qui n’est pas négligeable quand il s’agit de raconter une histoire. Ces aspects doivent être plus ou moins masqués, de manière à ne se révéler au lecteur qu’au moment de l’analyse.
Ces lectures, vous les partagez avec Jerome Charyn en amont ?
F.B. : Notre relation professionnelle est assez étrange. Notre routine consiste à discuter d’un sujet. Il écrit un scénario qui me sert de base. Je m’approprie ensuite l’histoire complètement parce que je ne pense pas qu’on puisse raconter une histoire qui soit aussi longue que celle-là, sans y mettre du sien. Et pour moi, le dessinateur est celui qui raconte l’histoire. Il doit prendre le récit à son compte et y mettre les thèmes qui lui sont chers. Je fais parfois des changements qui peuvent être très importants.

Extrait de Resurrection Hill, le tome qui clôture la trilogie, signée François Boucq et Jerome Charyn © Le Lombard, 2026
Par exemple, dans Little Tulip, au départ, il n’y avait pas Azami, elle n’existait pas dans le scénario de Jerome. Mais il m’a semblé que c’était très important que le personnage ne parle pas tout seul et qu’il ait un alter ego de façon à ne pas avoir un texte off qui pave tout le livre. Et donc j’ai inventé ce personnage fondamental puisqu’elle deviendra l’héroïne du deuxième tome.
Ma collaboration avec Jerome est assez inhabituelle, car on dépasse la vision traditionnelle bien compartimentée du scénariste et du dessinateur. Pour moi, c’est la meilleure manière de travailler : que le dessinateur prenne en charge l’histoire avec la complicité du scénariste.

Extrait de Resurrection Hill © Le Lombard, 2026
Vous avez commencé votre collaboration avec Jerome Charyn avec La Femme du magicien, dont le vieillissement était déjà au cœur du récit. Cette trilogie met à nouveau le temps qui passe au premier plan, notamment avec Pavel qu’on voit évoluer à quatre âges de sa vie. Comment traduire cette évolution graphiquement ?
F.B. :C’est passionnant de faire vieillir un personnage, d’essayer de comprendre comment son anatomie va s’adapter au temps. Est-ce qu’il va s’empeser ou est-ce qu’il va s’assécher ? Toutes ces particularités font partie de la tonalité du personnage. Si, par exemple, Pavel s’était mis à grossir en vieillissant, ça ne serait pas du tout la même histoire que j’aurais racontée.
En bande dessinée, le dessin est fondamental, parce que c’est lui qui va exprimer les choses de manière induite. Le fait que le personnage prenne une forme particulière va suggérer au lecteur un comportement particulier. Je me dois d’épouser ce dernier. Je dois le faire mien pour le personnage. Si j’ai choisi qu’il maigrisse, comme c’est le cas pour Pavel, c’est une manière d’exposer graphiquement son vieillissement psychologique. C’est très important, ce genre d’approche. C’est un des rôles du dessinateur de donner forme aux personnages.

Extrait de Resurrection Hill © Le Lombard, 2026
Dans New York Cannibals, Pavel traverse un vitrail, dans une scène qui fait écho à la fin de Bouche du diable. Que représente pour vous ce passage à travers le vitrail ? Et pourquoi cette image revient-elle dans votre travail ?
F.B. : C’est une image assez intéressante pour le personnage de Pavel parce que c’est un dessinateur et que le vitrail est un dessin luminescent. Ça évoque une complicité entre le dessin du décor, celui du graphiste et celui du vitrail. En tout cas, c’est quelque chose qui est en filigrane dans toute l’histoire de Little Tulip. Pavel sauve sa vie grâce à sa capacité à faire des tatouages au goulag. Il y a aussi cette scène où il se bat avec son crayon. Par la suite, il collaborera avec la police en dessinant des portraits-robots. Toute la trilogie met en exergue différents aspects du dessin et donc le passage à travers le vitrail est un aspect complémentaire de ça. Ça n’a pas tout à fait la même signification dans Bouche du diable.

Extrait de Resurrection Hill © Le Lombard, 2026
Pavel est un dessinateur tout comme vous. Son rapport à la création crée un jeu de miroir avec votre propre pratique.
F.B. : Quand on raconte une histoire en bande dessinée, on se confronte à la projection du personnage. Le dessinateur que l’on est se comporte un peu comme s’il se projetait à travers son personnage. Dans le cadre de ces albums, j’accepte volontiers cette projection.
On peut même se poser volontiers la question de savoir si c’est nous qui dessinons le personnage ou si c’est le personnage qui se dessine à travers nous, parce qu’il y a un phénomène réflexif en dessin. C’est aussi ce qui est passionnant dans la prise de possession de ce moyen d’expression : le dessin est une manière de pouvoir se projeter sur une feuille. Sans doute que par certains côtés, mes personnages sont des évocations, soit directement de mon physique, soit d’aspects psychologiques ou comportementaux. Faire allusion à cet aspect me semble être une nécessité pour comprendre mon travail.

Extrait de Resurrection Hill © Le Lombard, 2026
Les deux premiers tomes donnaient lieu à des scènes chocs, parfois très violentes. Ce dernier tome est plus sobre. Est-ce lié, pour vous, au fait qu’il s’agit de conclure une histoire ?
F.B. : C’est surtout parce qu’il n’y avait pas de nécessité capitale à faire des scènes aussi violentes que dans Little Tulip. D’ailleurs, cela aurait été préjudiciable pour le premier tome parce que les scènes de violence sont nécessaires quand on est dans un univers comme celui du goulag. Dans Resurrection Hill, il y a de la violence, mais elle est un peu plus étouffée, moins exprimée.
D’ailleurs, dans Resurrection Hill, vous abandonnez les flashbacks qui structuraient les deux premiers albums.
F.B. : En fait, c’est plutôt la logique du récit qui imposait une forme comme celle-là. Je me suis laissé aller à l’histoire, sans spéculer sur une sorte d’équilibre qu’il aurait fallu garder entre les tomes précédents et celui-là. À vrai dire, je n’avais même pas perçu cette différence.

Extrait de Resurrection Hill © Le Lombard, 2026
Le fantastique est également plus diffus. Dans les deux premiers albums, il pouvait participer directement au dénouement ; ici, son utilisation semble plus poétique, presque marginale. Est-ce que, pour vous, le fantastique a changé de fonction au fil de cette trilogie ?
F.B. : Oui, c’est vrai. Je vais parler de mon point de vue, et il serait intéressant de savoir si Jerome est d’accord avec mes propos. Ce que j’ai essayé de faire, c’était de mettre en évidence, à travers la vie du personnage, une réflexion plus globale sur la vie en général.
La vie est faite d’une multitude de rencontres, qui sont autant de moyens de se retrouver face à telle ou telle personne, ce qui va révéler des aspects de nous-mêmes que nous n’imaginions pas. Pavel, par exemple, est quelqu’un qui, s’il n’avait pas été au goulag et était resté aux États-Unis, n’aurait pas eu l’occasion de faire ces rencontres-là et de révéler certains aspects de lui-même. Il en aurait révélé d’autres, mais pas ceux-là. Le contexte dans lequel un personnage évolue transforme son existence et lui donne une définition particulière de lui-même. C’est un aspect que je voulais mettre en évidence dans le déroulement de cette histoire.
On pourrait dire que le fantastique s’adapte plus facilement à la vie de tous les jours, celle dont le côté fantastique nous semble moindre que celui de la vie quotidienne. Mais, en même temps, la vie de nos rêves est une vie aussi réelle que celle du quotidien. (Rires.)
Vingt ans séparent les événements de chaque album. Resurrection Hill se passe en 2011. En 2031, Pavel aurait 90 ans. Alors, rendez-vous dans cinq ans pour une tétralogie ?
F.B. : (Rires.) Je crois que l’histoire de ce personnage va s’arrêter là. C’est très bien comme ça. On fera peut-être une autre histoire avec Jerome, mais il n’y a pas de projet particulier, on va déjà se satisfaire de la sortie de celui-là.
S’il y avait bien quelque chose que je ne voulais pas dessiner, c’était la mort de Pavel. D’ailleurs, cette scène était dans le scénario original de Charyn. Je m’y suis opposé de manière à ce que le personnage continue de vivre avec son entourage. Ça aurait été, bien sûr, un passage très émouvant, mais je n’avais pas envie d’aller jusque-là. Je souhaitais que l’histoire se termine bien pour moi et pour Pavel. Je suis satisfait de cette fin où Pavel tire une réflexion sur sa vie. Ça m’a plu d’emmener le personnage à formuler une conclusion un peu existentielle.
Article publié dans ZOO Le Mag N°112 Novembre-Décembre 2026
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