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La chronologie des héroïnes de la BD

Depuis Bécassine jusqu’à Esther et ses cahiers, les héroïnes prennent place dans l’imaginaire des lecteurs de Bande Dessinée. Une place qui évolue au rythme des changements sociétaux. Les héroïnes du temps des suffragettes ne sont pas celles de l’époque #metoo. Partons donc en voyage dans le temps pour regarder dans les miroirs qui nous sont tendus à travers les grands personnages féminins du 9e art.

Bécassine

Bécassine

Pourquoi donc Bécassine a-t-elle été créée ? Il ne s’agit pas de nier son intérêt, mais bien de questionner l’utilité sociale du personnage. Publiée dans le magazine La semaine de Suzette, la petite servante bretonne avait pour mission d’inculquer aux petites filles de son époque les règles du bien-vivre en société. S’occuper des enfants tout en demeurant bien à sa place au sein de sa classe sociale, voilà ce qui était attendu en 1905. Et pendant toute la première moitié du XXe siècle, c’était fondamentalement le seul modèle féminin qui sera offert aux francophones. Quelques personnages secondaires pourront apparaître, mais la figure de prou se doit d’être masculine.

Sans grande surprise, car telle est la place de la femme dans la société. Si la Première Guerre Mondiale a vu les femmes prendre la place des hommes dans le monde du travail, elles ont rapidement été renvoyées à leurs foyers. Et si la Belgique a donné le droit de vote dès 1920, rappelons qu’en France il a fallu attendre 1945. Une femme ne prenait pas la parole dans l’espace publique, alors il était difficile qu’elle le fasse dans la Bande Dessinée.

L’Amérique donne la parole aux femmes

Ce qui ne sera pas du tout le cas dans le monde du comic-book. Dès 1912, la série de comic-strip Polly and her Pals, de Cliff Sterrett, donnait le premier rôle à une femme, étudiante de surcroit. Intellectuelle et autonome, elle offre un contre-exemple flagrant au conservatisme français. Douze ans plus tard, Little Orphan Annie de Harold Gray, va même encore plus loin. Préfigurant les super-héroïnes à venir, Annie est une petite fille qui ne vieillit pas et qui s’engage activement contre les injustices de son époque.

En 1941, deux femmes vont passer au statut d’héroïne, non plus en tant qu’actrice de leur comic-book, mais bien en tant que femmes supérieures à la normalité. June Tarpé Mills (une autrice, notons-le au passage) crée l’aventurière Miss Fury qui combat le crime dès lors qu’elle enfile une combinaison noire qui la dotent de pouvoirs spéciaux. Peu connue en France, le personnage aura une longévité moindre que sa suivante, Wonder Woman. Imaginée par William Moulton Marston et dessinée par Harry Peter à ses débuts, le personnage reprend les canons virils faisant d’elle une guerrière. Mais dans le même temps, le personnage est défini comme une ambassadrice de la paix et l’usage de son lasso la positionne clairement comme une femme dominatrice aux accents « bondage ».

Une émancipation mondiale après-guerre

À partir de 1945, le reste du monde va se mettre à bouger, soit au rythme de l’Amérique triomphante, soit à celui de l’URSS conquérante. En France, c’est dans le journal Vaillant que la première véritable héroïne de BD fait son apparition, même si c’est au sein d’un collectif. Les pionniers de l’Espérance de Roger Lécureux et Raymond Poïvet établissent rapidement une équipe paritaire dont la tête sera prise par un duo paritaire lui aussi. L’idéal communiste, en toute simplicité.
Côté pacifique, une des premières mangaka, Machiko Hasegawa, crée l’année d’après Sazae-san, un yonkoma (comic-strip japonais) consacré à une famille japonaise. Son personnage principal est certes mère de famille et donc moins aventurière, mais c’est pourtant une double parole féminine qui peut s’exprimer.

Sazae-San

Sazae-San
©Shimaisha, Machiko Hasegawa

Quelques années plus tard, le Japon s’offrira l’occasion de prendre un coup d’avance sur le reste du monde. De 1953 à 1956, Osamu Tezuka crée un personnage de femme grimé en homme, la Princesse Saphir. Un archétype préfigurateur de la transidentité qui va marquer plusieurs générations d’autrices et d'auteurs.

Pendant ce temps, en Belgique, la fin de la guerre amène la création d’un personnage plus sage, Bobette, qui partage l’affiche avec Bob dans la BD de Willy Vandersteen. En 1955 c’est la très sage mais néanmoins culte Pompon que crée à nouveau Franquin, deux ans après l'agaçante Seccotine, rivale de Fantasio dans Spirou.

Des années 60 en grand écart

68, la libération sexuelle… Si on s’en tient à la bande dessinée, cette libération n’a pas attendu la fin de décennie pour s’exprimer. En Europe, deux créations acquièrent un statut iconique : Barbarella et Valentina. La première est l’œuvre de Jean-Claude Forest, la seconde de Guido Crepax. Les deux ont pour point commun un érotisme assumé et une véritable indépendance de leur personnage. Les deux sont des femmes fortes, qui assument de prendre en main leur vie. Les lecteurs de l’époque, principalement des hommes, en sont marqué à jamais, car les deux s’inscrivent en plus pleinement dans les enjeux artistiques de leur époque. Des femmes modernes et même avant-gardistes, la BD franco-belge ose enfin faire de la place aux femmes.

Mafalda

Mafalda

L’engagement artistique passe aussi par le dessin de presse. Et ces années voient la création d’une héroïne majeure, bien que mineure elle-même : Mafalda. L’argentin Quino utilise cette petite fille bien trop mature pour ce monde, afin d'apporter une critique acerbe de son pays et au-delà, des sociétés occidentales. La femme au foyer, que ce soit à travers la mère ou le personnage de Susanna, en ressort lessivé !

La BD franco-belge plus classique accueille dans cette période deux figures très différentes : la Schtroumpfette, lancée dans un acte de création parfaitement machiste de Peyo; Laureline, qui va incarner rapidement l’héroïne de toute une génération de lecteur auprès de Valérian. Absente des débuts de la série, son impact sera tel que Mézières et Christin en viendront à changer le titre de la série pour associer le personnage féminin au masculin. Un cas rare voire unique, qui traduit bien la prise d’autonomie de Laureline, dans un mouvement presque mystique.

Les États-Unis incarneront particulièrement ces différents mouvements contradictoires. Ce sont les éditions Marvel qui créent de nombreuses héroïnes à l’époque. La Veuve Noire, La Sorcière Rouge, Jean Grey… Si la première est un peu plus active, les deux autres commencent comme de frêles femmes bien que super-héroïnes. Stan Lee et Jack Kirby, à cette époque, n’ont rien d’auteurs féministes. Leur première création commune est un problème jusque dans son surnom : la femme invisible, Sue Storm au sein des Fantastic Four. Bien que membre à part entière de l’équipe, son pouvoir est donc de disparaître. Relativement inutile et très symbolique de la place de la femme accordée par les deux auteurs à l’époque. Mais 1966 est aussi l’année de naissance de Batgirl (Barbara Gordon) grâce au duo Gardner Fox/Carmine Infantino. À ce jour le personnage dérivé de Batman le plus riche et le plus présent dans l’univers du justicier.

Le feu d'artifice post 68

Natacha

Natacha

Pendant les années 70, la Bande Dessinée se développe avec ampleur dans l’ensemble de ses trois aires culturelles de référence. Entre magazines et albums, single-issues et tankobon, les formats sont nombreux, variés et la BD s’adresse de plus en plus aux adultes. Les auteurs masculins vont donc créer de nouveaux personnages tous plus marquants les uns que les autres. Mais les femmes sont désormais de vraies actrices de leur destin et de leurs séries.

En BD franco-belge, on parle de Natacha de François Walthéry, ou de Yoko Tsuno, de Roger Leloup. Au Japon, on découvre Sayo, l’héroïne de Lady Snowblood, dont l’impact sur la pop culture se mesure toujours autant aujourd’hui. Ayako, de la série éponyme réalisée par Osamu Tezuka, devient elle aussi une figure forte, dans la noirceur de son destin. Lady Oscar, de Riyoko Ikeda, est la réponse de l’influence de Princess Saphir sur une génération de lectrices.
En Amérique, Roy Thomas crée Red Sonja, le contrepoint au viril Conan. Ororo Munroe, alias Tornade, intègre les X-Men de Len Wein et Dave Cockrum, en étant considérée comme une déesse dans son pays d’origine. C’est aussi le moment où les autrices des Wimmen’s Comix prennent le crayon pour s’exprimer en tant que femme en dehors de la figure de l’héroïne. La BD du « moi » prend son essor et la femme y a toute sa place.

Femme des années 80 : femmes agressives ?

Une femme peut-elle être méchante ? Évidemment. De nombreuses séries, depuis la Catwoman des années 40, ont répondu que oui. Mais une femme peut-elle être mauvaise et héroïne de série ? C’est une posture que l’on va particulièrement retrouver dans les années 80. Les auteurs se lâchent et après avoir proposé des personnages femmes aussi fortes que les hommes, vont proposer des profils bien plus nuancés.

En France, Fluide Glacial proposera à un an d’intervalle deux héroïnes qui grattent : Carmen Cru en 1981, grâce à Lelong, puis Sœur Marie-Thérèse par Maëster en 1982. Dans les deux cas, les personnages détestent cordialement de nombreuses personnes et le font savoir. Antipathiques et violentes, elles en deviennent irrésistiblement attachantes. Agrippine en 1988, permettra à Claire Bretécher de poursuivre dans cette lancée. Son adolescente est juste insupportable et le lecteur en redemande.

Les américains, pays de la culture des armes et de la violence, pousseront les curseurs plus encore. Elektra, créée par Frank Miller pour Marvel, est une tueuse au parcours tragique, mais une tueuse malgré tout. Neil Gaiman, à la fin des années 80, poussera le bouchon jusqu’à faire de Death, la mort, une héroïne majeure aux côté de son personnage principal Sandman.

Et tout cela, sans parler des personnages purement secondaires qui prennent de plus en plus d’épaisseur et de carrure, que ce soit Kaori dans City Hunter de Tsukasa Hojo, Kriss De Valnor dans Thorgal de Van Hamme et Rosinski, ou Suzette, amoureuse du Petit Spirou de Tome et Janry, qui ne craint pas de frapper son héros.

Heureusement, quelques héroïnes plus solaires persistent, comme Nausicaa de la Vallée du vent, d’Hayao Miyazaki, Pélisse de Serge Le Tendre et Régis Loisel ou Aria de Michel Weyland.

Nausicaa de la vallée du vent

Nausicaa de la vallée du vent
©Ghibli, Hayao Miyazaki

Années 90 : l'empowerement s'épanouit

Des femmes fortes, les années 90 vont en proposer de nombreuses. Chacune apporte son style, ses nuances. Mais le statut d’héroïne n’est plus contesté. Au Japon, c’est Alita/Gally, de Gunnm de Yukito Kishiro, qui personnalise ce mouvement. Cyborg tueuse en quête de son humanité, elle explore tout le spectre de la richesse intérieure.

Aux États-Unis, Harley Quinn vole le temps d’écran du Joker et de Batman pour filer vers les comic-books. Jenny Sparks au sein de The Authority, ou Wilhelmina Murray dans La ligue des Gentlemen Extraordinaires, incarnent des meneuses d’hommes de premier rang.

En France, Cixi prend toute la place aux côté de son héros volontairement falot Lanfeust de Troy, de Christophe Arleston et Didier Tarquin. Nävis, dans Sillage de JD Morvan et Philippe Buchet, prend toute la place pour elle seule et à son tour, explore toute la richesse de l’âme humaine, entre codes genrés masculins et féminins. Et comme le quotidien commence à prendre sa place, Malika Secouss de Tehem, représente une jeunesse issue de l’immigration qui demande à son tour la parole, dans les prémices d'enjeux intersectionnels bien connus aujourd’hui.

Entre BD autobiographique et aventure : quelle place pour l'héroïsme ?

Terminons avec les 20 dernières années. La grosse évolution du monde de la BD, notamment en France mais pas seulement, c’est la place prise par la BD qui ne propose plus de l’aventure. Théoriquement, un héros, une héroïne, doit vivre des aventures. Mais quand les auteurs proposent de raconter leur quotidien, leur vie, comme Marjane Satrapi dans Persepolis, peut-on encore parler d’héroïsme ?

Michonne, The Walking Dead

Michonne, The Walking Dead

Alors certes, les femmes super-héroïnes ont gagné en importance. La Miss Marvel de G. Willow Wilson, la Thor déesse du Tonnerre de Jason Aaron ou la Batwoman de Grant Morrison et J.H. Williams III en font la démonstration. Les américains vont même développer des concepts au croisement de l’intime et de l’héroïque. Alana, personnage principal de la série Saga de Bryan K. Vaughan et Fiona Staples, est autant une mère qu’une épouse, une actrice porno ou une guerrière. Michonne, dans The Walking Dead, montre tout ce qu’une normalité peut porter en situation anormale.

Mais autrices et auteurs vont aussi avoir à cœur de montrer qu’il y a de l’héroïsme, de nos jours, à survivre à nos vies quotidiennes. Les nombrils de Delaf et Dubuc, sont aussi de vrais personnages en crise sociale qui défont des adversaires colossaux : alcoolisme, dépression, etc… Nana Osaki, de Ai¨ Yazawa, montre que less déboires sentimentaux n’ont rien à envier aux voyages dans le temps. Lou, de Julien Neel, montre comment une femme grandit au fil des années.

N’est-ce pas cela, finalement, que l’héroïsme ? Une capacité à grandir, à changer, à se dépasser ? Et que l’on s’appelle Lady S, Aya de Yopougon, Gretchen de Zombillénium, Mortelle Adèle ou Amir de Bride Stories, on a chaque fois, une belle aventure humaine à vivre.

Afin d'aller plus loin et d'en savoir encore plus sur ces héroïnes qui ont marqué l'univers de la Bande Dessinée, ZOO vous propose une sélection de fiches personnages dédiées notamment à la Schtroumpfette, Seccotine, Natacha, Mafalda, Nävis, Carmen Cru, Kriss de Valnor, Alita (Gally), Soeur Marie-Thérèse, Michonne... et bien plus encore !

Les héroïnes de la BD

© Laurent Astier

Pour aller plus loin

Bécassine

Wonder Woman

William Moulton Marston

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