ZOO

Entretien avec Grégory Panaccione, lauréat du prix Landerneau 2021

Date : 25/11/2021

Le 24 novembre, Jean-Pierre Gibrat et Michel-Edouard Leclerc ont révélé le nom du lauréat du prix Landerneau 2021. Et il s’agit de… Grégory Panaccione pour son album Quelqu’un à qui parler, sorti le 27 août 2021. Zoo a rencontré l’heureux primé pour parler pudeur américaine, liberté narrative et amour en Chine !

Qu’est-ce que tu as ressenti quand Jean-Pierre Gibrat t’a remis le prix Landerneau ce 24 novembre 2021 ?


Grégory Panaccione : Je ne m’attendais pas à ce que ce soit de tels personnes qui me félicitent ! C’était très touchant. Pour moi, c’était un peu exagéré : je n’ai pas l’impression qu’il y ait quelque chose d’aussi particulier que ça dans mon travail. C’est ce que je disais à Jean-Pierre Gibrat, je vois plein d’autres dessinateurs avec ces facultés de narration et qui jouent plus sur la narration que sur le dessin.

"Quelqu'un à qui parler est un album singulier par sa puissance de narration hors pair et la justesse des dialogues. Une vive émotion surgit de chaque dessin réalisé par Grégory Panaccione. Une oeuvre remarquable qui se concentre sur ce qui doit être l'essentiel de l'expression"

Jean-Pierre Gibrat, président du Prix Landerneau BD 2021

Jean-Pierre me disait qu’il aurait bien aimé faire ce que j’avais fait. Lui s’est davantage concentré sur le dessin au départ. D’une certaine façon, ça fait référence à Quelqu’un à qui parler et à mon personnage Samuel qui n’a pas réalisé ses rêves d’enfant ! Parce que Jean-Pierre me dit que c’est ce qu’il aurait aimé faire plus jeune. Mais il pourrait tout à fait le faire dès maintenant. Il m’a montré des dessins hier, il y avait des choses très jetées, très expressives !

Mon livre a dû le toucher parce qu’il s’est aperçu qu’il aurait pu faire certaines choses qu’il n’a pas faites. Tout est cohérent !


Tu remercies l’auteur du roman dont l’album est adapté, Cyril Massarotto, pour son ouverture d’esprit : comment avez-vous collaboré sur cette adaptation ?

G.P : L’éditeur a envoyé deux de mes livres à Cyril Massarotto. C’est lui qui m’a contacté sur WhatsApp pour me dire qu’il était entre de bonnes mains avec moi.

On a un peu discuté par messages. J’ai compris qu’il ne lisait pas vraiment de BD mais qu’il aimait les mangas. Ça m’a stimulé encore plus à aller vers une expressivité à la manga, de jouer sur le personnage qui change de dimensions selon ses émotions. A des moments, quand on voit ce que pense Samuel, il y des petites représentations de lui caricaturales.


Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

Je me suis dis que je pouvais y aller à fond. Je lui ai envoyé tout le découpage, le story-board que j’ai fait en un mois et demi. Il a trouvé ça super et a été très sympa. Je lui ai demandé de retoucher certaines séquences s’il le pouvait.

Par exemple, la lettre à la fin, je lui ai demandé s’il ne pouvait pas retoucher des trucs parce que je l’avais écrite moi-même et je n’étais pas super content. Il m’a aussi proposé de retoucher un dialogue au début, parce que la séquence finale avec son ex n’existait pas dans son livre. Alors il a changé un dialogue au début pour mieux raccorder avec la scène de fin. Et il était super content du résultat !

Le seul problème qu’il y a eu, et il m’est arrivé la même chose sur l’adaptation de Cabot-Caboche de Daniel Pennac, c’est que la maison d’édition, que ce soit Delcourt ou Le Lombard, n’a pas de communication diplomatique avec l’auteur. C’est moi qui, par hasard, ai montré aux auteurs les couvertures. Ils ont eu un petit choc…

Cyril l’a montrée à ses amis qui ont eu des retours assez négatifs. Ils ont dit que ça faisait très le Livre de la Jungle. Cyril, lui, en voyant le livre imprimé quelques semaines après, a dit que c’était bien. Ça manquait donc un peu de communication sur la couverture, mais en même temps je comprends que choisir une couverture c’est beaucoup de travail et que les éditeurs évitent d’avoir trop d’intermédiaires.

Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler


Comment tu as eu l’envie d’adapter ce roman de 2017 ?

G.P : Ce roman je ne le connaissais pas du tout. C’est Matthias, l’éditeur du Lombard, qui m’a contacté un jour. Il voulait absolument travailler avec moi, ça faisait plusieurs mois que ça durait. Plusieurs années même !

Un jour, il m’a envoyé un email en me disant : « je viens de lire ces deux bouquins, qu’en penses-tu ? » C’était deux livres de Massarotto : Quelqu’un à qui parler et 100 pages blanches. Il m’a fait un petit résumé des deux. J’ai choisi de lire Quelqu’un à qui parler et j’ai été hyper enthousiaste. Je me suis dis que ça pouvait faire un truc intéressant parce qu’il y a pas mal de challenge dans ce livre.

Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

L’idée de départ est super bonne. C’est important d’avoir une bonne idée de départ. Quand on doit raconter le thème d’un livre, ce n’est pas évident de le faire en deux mots : avec Quelqu’un à qui parler le concept est hyper clair. Il y a une belle progression, un beau rythme. Il y a beaucoup d’humour dans le livre.

Effectivement, il y a beaucoup d’humour ! Rien que dans la première scène, l’anniversaire de Samuel, alors que le sujet est sérieux, (la dépression et la solitude), Samuel sabre le champagne avec un katana ! Le mélange entre la gravité et l’humour fonctionne bien grâce à l’expressivité de tes personnages. D’où te vient-elle ?


G.P : Mon dessin expressif je l’ai depuis toujours. Avant de faire de l’animation, j’ai toujours aimé faire des caricatures de mes amis à l’école. Là, ça m’a permis de l’accentuer encore plus. Je me suis dis que je pouvais y aller à fond avec ce livre et m’amuser.


Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

Il y a eu un moment dans ma carrière dans le dessin animé, où je travaillais sur une série qui s’appelait Martin mystère. Il y avait un aspect un peu à la japonaise avec la version « superdeformed » des personnages : le même personnage mais déformé pour exprimer son émotion (grosse tête, petit corps). On l’utilisait dans le story-board. Quand j’étais réalisateur, j’avais pensé à rajouter les personnages en superdeformed, en petit avec une grosse tête, et qui se tapaient dessus avec des marteaux pour faire des transitions entre deux séquences. Eh bah, pour les coproducteurs des Etats-Unis c’était trop violent ! Donc on a dû trouver d’autres idées.

Quand j’étais dans le dessin animé, ce n’était que des empêchements, des contraintes absurdes... Dans une autre série, le concept était que des monuments connus prennent vie. La Vénus de Milo par exemple. Mais on ne pouvait pas représenter la statue seins nus ! Ça frôle l’absurde !

Et, encore plus ridicule : sur les scénarios, je faisais des petits dessins qui allait servir aux designers de personnages et qui étaient envoyés aux coproducteurs américains. Les coproducteurs ont vu ces petits dessins dans les marges et un jour j’ai représenté des chiens avec un petit point pour leur anus. Et ils n’ont pas voulu qu’il y ait ce tout petit point !

Je me suis laissé aller à plus de liberté avec la BD et avec Quelqu’un à qui parler.

Avec quel matériel dessines-tu ?

G.P : J’ai fait tout le story-board en digital. J’avais fait la première partie sur papier mais j’ai refait tout, parce que ça ne me plaisait pas, sur Clip studio. C’est plus pratique, on peut rajouter des pages… J’ai fait tout le story-board comme ça et après le clean, l’encrage, je l’ai fait sur papier. La couleur, je l’ai faite sur ordinateur, sur Clip studio aussi.


En parlant des couleurs, j’ai l’impression que tu as une même palette dans tous tes albums, des couleurs bien à toi.

G.P : Oui j’ai une palette. Je la garde depuis mon premier livre, Toby mon ami. J’avais mis mes personnages sur une feuille et je sélectionnais les couleurs au fur et à mesure. Petit à petit j’ai ajouté des personnages, des couleurs. Je me base toujours sur cette palette pour travailler. Après, j’ai des espèces de filtres que j’utilise tout le temps et qui donnent un peu le même effet à chaque fois.

Mais pour Quelqu’un à qui parler, je voyais un album assez différent au niveau des couleurs par rapport aux autres. Quand on me dit que j’ai un style distinct, je ne trouve pas trop. J’ai d’ailleurs l’impression d’avoir pas mal changé de style avec cet album, avec un trait de pinceau plus gros…


Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021


Quelles ont été tes inspirations pour le physique de Samuel enfant et Samuel adulte ?

G.P : La partie enfant, j’ai essayé d’être le plus symbolique possible. Le personnage de Samuel a, au début, les cheveux longs et une barbe, comme s’il essayait de cacher son visage. Je me suis dit que pour l’enfant, je pouvais faire pareil, que j’allais lui cacher le visage et qu’on n’allait pas le voir beaucoup. Je voulais le garder le plus symbolique possible pour que chacun puisse se projeter. Si je l’avais fait loucher, ça limite un peu la projection. Je voulais donner le moins d’information possible.

D’ailleurs, pour les décors dans les scènes du « passé », on ne voit pratiquement rien. La maison n’est pas montrée. On voit la maman, à un moment, mais c’est dans un cadre neutre à l’hôpital.

Pour la partie en Chine, c’est pareil. Je ne voulais pas trop en montrer. C’est pour ça que j’ai choisi une vue tout le temps en plongé. Je ne voulais pas qu’on puisse s’intéresser à la Chine alors que ça n’a pas d’intérêt par rapport à l’histoire, je ne voulais pas qu’on se déconcentre. La Chine n’intéresse pas Samuel d’ailleurs, ce qu’il veut s’est retrouver Li-Na. C’est pour ça que j’ai choisi ce point de vue de haut. Ce n’était pas facile à dessiner et à raconter !


Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

Beaucoup de scènes se passent au téléphone sur fond de décors oniriques et intemporels. Ce sont des décors de ton enfance à toi, de celle de Massarotto ?

G.P : Je n’en ai pas parlé avec Massarotto, c’est quelque chose qui n’était pas dans le livre, que j’ai ajouté pour rendre plus intéressantes les discussions au téléphone. Pour le choix de ces lieux, je ne sais pas… C’est un peu inconscient.

Pour la plage, c’est parce que j’aime bien la mer. Je crois que dans tous mes albums, il y a la mer, sauf certains. J’essaye de la mettre le plus possible. La mer représente pour moi l’infini, la liberté. Ce qui est bien pour la partie onirique. Et puis le fait d’être plus dénudé, d’être soi-même sans les artifices extérieurs…


Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

Pour la partie dans les oliviers, ce sont des choses que j’ai vécues, qui me parlent. Pour la partie dans les arbres, moi aussi j’aimais bien aller dans les arbres. Ce sont des espaces de liberté oniriques mais qui sont aussi réels.

Tu as fait deux adaptations de romans dernièrement, as-tu l’envie de revenir à l’écriture de scénario, à la BD en solo ?

G.P : Je ne sais pas trop. En général, quand je parle de films qui sont des adaptations de BD ou de livres, je pense au côté marketing et je déteste ça. Mais j’avoue que ça m’apporte quelque chose de partir d’un livre. Ce qui est un peu contradictoire !

Avec un livre, j’ai une structure qui me sert d’appui et de là je trouve un espace de liberté plus important. C’est comme si j’avais un point d’appui pour pouvoir sauter plus loin. Il y avait cette impression avec ces deux albums. Particulièrement avec Quelqu’un à qui parler.

Pour Cabot-caboche, j’ai moins eu cette impression. Daniel Pennac m’a dit d’en faire ce que je voulais, il a été super sympa. Je me suis senti libre mais je me suis aperçu que si je prenais trop de liberté je m’éloignais du livre. Je me suis calqué sur sa structure de narration qui va dans le passé, le présent. J’ai beaucoup suivi cette structure pour ne pas perdre le fil directeur et ma liberté résidait plutôt dans les petits événements de l’histoire.

Quelqu'un à qui parler

Quelqu'un à qui parler © Le Lombard, éditions 2021

Alors que pour Quelqu’un à qui parler, la structure était tellement forte que je me suis laissé aller. J’ai enlevé plein de séquences et je me suis concentré sur l’histoire d’amour entre Samuel et Li-Na. C’était impossible de raconter tout ce qu’il y avait dans le livre. Il y avait tellement de chose : des séquences où Samuel raconte une situation amoureuse qui se finit mal à cause de quiproquos, mais aussi les dynamiques avec ses collègues de bureau... Je suis resté sur les coups de téléphone avec lui-même et son histoire amoureuse.

L’histoire amoureuse me plaisait bien dans le livre. Elle avait quelque chose de naturel, pas une histoire trop classique, à l’américaine. Il y avait quelque chose de plus suggéré et réaliste. Je me suis basé sur les émotions que j’ai eu en lisant le livre et je les ai accentuées le plus possible. La partie amoureuse était aussi importante pour moi que la partie avec son lui enfant.


Des projets futurs ?

G.P : Je suis en train de finir le Chronosquad t.6, qui aurait du démarré avant Cabot-Caboche. Après, je ne sais pas ce que je vais faire. Je suis en train d’y réfléchir. Il y a plusieurs autres livres que j’aimerais adapter. Je suis tenté par deux-trois, même quatre-cinq livres ! Mais je ne peux rien dire ! Il y aura une partie surréelle, parce qu’il y a toujours une partie surréelle dans ce que je fais, que ce soit avec le lien à son soi du passé ou avec le cimetière des chats ! Vous verrez bien…

Pour aller plus loin

Haut de page

Commentez

1200 caractères restants